Un beau moment, presque émouvant

Je suis enseignante de SVT dans un collège public du Vaucluse. J’ai découvert avec plaisir les livres de la collection Montessori Pas à Pas, aussi ai-je souhaité les utiliser dans mon enseignement.

Avec les 27 élèves de ma classe de 3°, en dernière heure de matinée, nous avons fait ce matin une séance un peu différente des autres.  Nous devions commencer la partie « évolution des êtres vivants et histoire de la terre ». Dernière séance avant les vacances de Noël, l’objectif de la séance était de faire une entrée en matière pour cette partie qui les interpelle, les questionne, les émerveille.

Nous avons commencé la séance par la lecture du récit : « L’histoire de la terre ». (Livre Les Grands récits, p.15).  Les élèves ont été très attentifs et très calmes. Le cadre était posé et l’ambiance sérieuse, presque rêveuse comme si je les avais emmenés ailleurs.

Le récit se termine par : « 1 milliard d’années […] Vous imaginez ? Mille millions d’années ! […] ».

Les Lignes du temps. J’ai utilisé les explications fournies dans le livre des Grands récits p.35 pour leur raconter les grandes étapes de l’histoire de la terre.

Un élève s’est porté volontaire pour tenir le bout du ruban. Il était « là où la terre s’est formée ». Nous avons commencé à dérouler le ruban, doucement. A chaque étape, je leur indiquais l’évolution de la terre : « planète  feu », « planète mer », « apparition de la vie au fond des océans », « sortie de l’eau des animaux », etc. et, enfin, le tout petit morceau rouge : « la présence de l’homme sur terre ».

La première réaction des élèves a été « Ah oui quand même ! » Nous avons regardé un moment en silence le ruban¸ sa longueur et les différents repères. Ensuite nous sommes remontés en classe. Nous avons échangé un court moment sur leurs impressions, ils étaient vraiment étonnés de « voir  le temps » qui s’est écoulé entre l’apparition de la vie et la sortie des animaux de l’eau, de découvrir à quel point l’homme occupe si peu de place dans l’histoire de la terre…

Nous avons terminé la séance par les 15 premières minutes du film Genesis (Nuridsany et Perennou).

L’heure a vraiment été très calme, l’ambiance était presque solennelle. Le visionnage de cette courte séquence du film leur a permis d’illustrer le récit. Ils étaient surpris d’y trouver les mêmes faits, presque les mêmes mots.

Pour les élèves, cette séance était une phase « d’accroche », au cours de laquelle ils ont voyagé à travers le temps, ils se sont évadés. Pas de trace écrite, pas d’évaluation, mais je l’espère, l’envie d’en savoir plus.

Pour moi, c’était un beau moment, presque émouvant. J’ai pris beaucoup de plaisir à leur raconter cette histoire. Au cours des prochaines séances, je pourrai apprécier l’impact de cette activité, mais la satisfaction d’aujourd’hui est déjà une réussite.

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*Le montage du ruban noir n’a pas été une mince affaire. Nous avons fait le nombre de photocopies nécessaires, les avons toutes découpées, puis nous avons agrafé les différentes longueurs. C’était un peu long, mais c’est faisable. Le dévidoir est simple à monter, nous avons mis une règle carrée en bois au milieu. Au moment de dérouler le ruban nous avons été un peu embêtés par des agrafes qui se sont accrochées ensemble et il fallait faire très attention de ne pas déchirer le ruban qui reste fragile. Pour les années à venir, je pense réaliser cet outil avec un vrai rouleau de 46m de ruban noir de 6 ou 7cm de large.

Pour repérer l’apparition de la vie au fond des océans et la sortie des animaux de l’eau, des élèves se sont portés volontaires pour tenir le ruban à ces endroits-là. Cela nous a permis d’avoir une assez bonne vision de l’emplacement de ces étapes à la fin. Sur le prochain ruban je prévoirai un lien d’attache au début pour l’accrocher à un arbre, et des repères visibles pour les différents évènements, ce qui m’évitera de compter mes pas.

Fanny Cavallo

 

 

Montessori, Freinet… au secours des enseignants

Des enseignants démunis

A la suite des attentats du 7 janvier, on a demandé tout-à-trac aux enseignants de l’Éducation nationale de faire de l’éducation civique. Certains se sont retrouvés dans des situations réellement pénibles. Contestation violente, refus d’observer une minute de silence, insultes… Même dans les cas où aucune opposition ne s’est manifestée, je serais très étonnée que cette intervention ponctuelle ait servi à quoi que ce soit. Et c’est tout à fait logique. Pour qu’une action des enseignants puisse être utile, surtout dans un moment d’émotion comme celui-là, il faudrait d’abord que les conditions soient réunies depuis longtemps : confiance et respect mutuels entre les élèves et les enseignants, habitude du débat dans la classe, respect et soutien de longue date des medias et de la population pour ses enseignants…

Enseigner la compétence au dialogue ?

Parmi les meilleures solutions évoquées dans les discussions et les propositions qui fleurissent une semaine après les attentats, on parle d’apprendre aux enfants « la compétence au dialogue ». On parle d’enseigner le « savoir-être ». Autrement dit, on présente encore la solution comme un n-ième apprentissage. Il s’agit de plaquer sur l’enfant quelque chose d’extérieur à lui. A mon sens, cela ne peut mener qu’à une modification des comportements, ce qui n’est déjà pas si mal, mais ce qui est insuffisant. D’un enfant « mal-élevé » qui n’écoute ni ce que disent les autres, ni les conseils qu’on lui donne, on va faire un adolescent puis un adulte policé qui SAIT écouter, parler à son tour, argumenter… On n’aura pas aidé à développer une personnalité qui VIT profondément l’échange et du dialogue.

Aider au développement de personnalités solides et ouvertes

La pédagogie active (Montessori, Freinet et tant d’autres) ne cherche pas seulement à développer des compétences. Elle favorise le développement harmonieux des personnalités. Le but est de faire émerger en chacun un adulte assez à l’aise avec lui-même et avec les autres pour ne pas se sentir attaqué, remis en cause personnellement, lorsque quelqu’un n’est pas de son avis. Cet adulte est paisible et aime le débat parce qu’il le ressent comme un enrichissement. S’il argumente, c’est parce qu’il réfléchit et a des convictions qu’il est prêt à défendre courageusement mais en respectant celles des autres. S’il écoute, c’est parce qu’il est intéressé par le débat d’idées et la nouveauté. Il sait qu’il peut continuer à apprendre, éventuellement modifier ses opinions, changer d’idée, ou pas… sans se mettre en danger. C’est si profondément ancré en lui qu’il n’a pas besoin qu’on le lui rappelle tout le temps. Ne pensez-vous pas que, parvenir à cela, c’est justement le but de l’éducation ?

Photo Vanessa Toinet. Ecole Montessori du Morvan

Education : les parents ET l’école

Confier ses enfants

Nous sommes tellement habitués au principe de l’école comme complément de la famille dans l’éducation des enfants que la question ne se pose pas, le plus souvent : à 2 ans et demi ou 3 ans, presque tous les enfants entrent à l’école maternelle la plus proche de chez eux. Si les choses se passent à peu près bien, tous entrent ensuite à l’école primaire.

Quand on y réfléchit bien, confier ce que l’on a de plus cher sans avoir vraiment le choix de la personne à qui on le confie… quelle angoisse ! Car il ne s’agit pas simplement de faire garder ses enfants. Il s’agit d’accepter qu’une personne que l’on connaît très peu et dont on ignore les idées sur l’éducation, sur la vie, sur toutes sortes de valeurs qui, pour nous, sont fondamentales, soit en contact quotidien, 6 heures par jour, avec l’enfant. Qu’elle lui apprenne non seulement des connaissances mais aussi des comportements en société. Qu’elle participe au développement de sa personnalité d’une manière qui n’est pas forcément celle que l’on juge bonne pour lui. En même temps, si l’on n’est pas d’accord avec ce qui se fait en classe, on veut aussi éviter que l’enfant se trouve au centre d’un conflit encore plus nuisible pour son équilibre que le fait d’entendre deux sons de cloches différents à la maison et à l’école.

Le consensus autour de la soumission

Autrefois, l’instituteur avait un statut particulièrement respecté qui évitait les conflits entre la famille et lui. On n’attendait pas non plus de lui qu’il fasse plus que d’apprendre aux enfants un certain bagage de connaissances et des comportements de soumission à l’ordre établi. L’enfant recevait des claques physiques et psychologiques à la maison et à l’école, pour des motifs qui faisaient l’objet d’un consensus parfait (manque de respect envers les adultes, indiscipline, échec dans son travail). Les enfants sortaient de là au bout d’un nombre d’années plus ou moins grand, un peu cabossés, pas mal inhibés, et mûrs pour une vie professionnelle elle aussi le plus souvent fondée sur la soumission.

Le doute, le conflit, l’incohérence

Est-ce mieux aujourd’hui ? Pas vraiment. D’une part le consensus autour de la soumission existe encore dans nombre d’écoles et avec beaucoup de parents. D’autre part lorsqu’il n’y a pas de consensus, il est souvent bien difficile de savoir qui a tort et qui a raison et comment sortir du conflit. De nos jours, même s’il existe des enseignants formidables, il y en a aussi beaucoup qui n’ont pas reçu de véritable formation pédagogique. Cela ne veut pas dire automatiquement qu’ils ne font pas bien leur métier ! Mais cela empêche de leur faire aveuglément confiance. De leur côté, les parents ne sont pas informés sur ce que l’école devrait réellement apporter à leurs enfants. Uniquement des connaissances ? De quelle façon ? Egalement des comportements et des valeurs ? Le développement de leur autonomie ? Ou au contraire leur formatage en vue d’une insertion sans heurt dans la société ? Tout le monde est perdu. Tout le monde doute. Parents et enseignants s’affrontent au-dessus de la tête des enfants.

Pour une collaboration heureuse entre l’école et la famille

Pourtant, il suffit d’un peu de bon sens pour sortir de l’impasse. Et des exemples montrent, dans certains pays (la Finlande, toujours elle !) ou certaines écoles (Freinet, Montessori, Decroly, Steiner…), qu’une solution intelligente et harmonieuse est possible. Avoir de petites écoles de quartier au lieu des écoles énormes qui ne permettent pas un bon dialogue avec l’extérieur. Former les enseignants au point d’en faire de véritables experts de l’éducation (pédagogie, psychologie, connaissances). Reconnaître et valoriser cette expertise. Informer les parents sur la nécessité de faire confiance : à chacun son métier. Leur montrer que l’éducation à l’école n’est pas que scolaire. Leur permettre de participer à ce qui se fait en classe et de collaborer avec l’école.

Enfin, insister, dans un climat apaisé, sur la complémentarité école/famille pour le développement harmonieux et complet de l’enfant : confiance en lui, autonomie, rigueur, organisation de son travail, équilibre personnel, respect des autres, sens civique, auto-discipline, affirmation et argumentation de ses idées, etc.

La classe Freinet : liberté et organisation

« La classe Freinet c’est la pagaille généralisée »(Faux !)

Les détracteurs de la pédagogie Freinet pensent et disent qu’une classe Freinet, c’est le désordre, la colonie de vacances… pour ne donner que les qualificatifs les plus polis. C’est méconnaître totalement le travail énorme mais discret, parfois même “en coulisses” de l’instituteur Freinet. Ce qu’un observateur superficiel peut prendre pour du désordre est en fait une liberté très grande pour les enfants et une rigueur aussi grande du côté de l’enseignant.

« L’enseignant Freinet se la coule douce » (Faux !)

Le but, et l’équilibre délicat qu’il faut atteindre, consistent à permettre aux enfants de s’épanouir pleinement, de chercher, d’expérimenter, de bouger dans la classe, de communiquer, de s’exprimer librement… tout en acquérant des méthodes de travail, de la rigueur, des compétences, des connaissances, un esprit curieux et créatif. Pour cela, l’enseignant doit toujours garder le contrôle dans sa tête. Il doit être disponible et réactif, pour sauter sur les bonnes occasions d’apprentissage, pour canaliser le foisonnement, pour vérifier qu’aucun enfant n’est laissé de côté ou ne se trouve en souffrance d’une façon ou d’une autre.

« Dans la classe Freinet on ne couvre pas le programme » (Faux !)

L’enseignant doit aussi garder en tête les buts généraux ou officiels à atteindre
(ex : apprendre à lire, “couvrir” tous les points fondamentaux du programme, etc.), mais sans imposer aux enfants un ordre et un rythme préétablis et communs à tous et sans les déposséder de leur faculté créative. En pédagogie Freinet, on couvre en général les programmes plutôt deux fois qu’une et de façon concrète, vécue, chargée de sens. Mais il est bon, surtout au début pour se rassurer et pour pouvoir opposer de bons arguments aux éventuelles critiques de la hiérarchie ou de l’inspection, de créer ses propres outils d’évaluation et de contrôle.

Enfant passif, enfant acteur, enfant auteur

L’enfant passif

Il est bien sûr très majoritaire dans l’enseignement traditionnel. Tout simplement parce qu’on accepte et, souvent, parce qu’on VEUT qu’il le soit. Il est timide et participe peu ? Dans une classe de trente avec cours magistraux, il est vite oublié dans son coin. Il est très « sage » ? Il écoute ce qui est dit, enregistre ce qu’il peut, apprend par cœur le reste à la maison et le régurgite le lendemain dans un contrôle où on notera surtout le résultat et très peu, voire pas du tout, le raisonnement. Quel qu’il soit, il se rend vite compte qu’il a tout intérêt à ne pas trop se manifester car, s’il le fait, il prend le risque de commettre des erreurs et d’être sanctionné pour cela. De toute façon, l’espace où il est prévu qu’il doive faire appel soit à son imagination soit à son initiative est très réduit.

L’enfant acteur

La pédagogie active donne à l’enfant un place toute différente. Elle le place dans des situations où c’est lui qui choisit, cherche, dialogue, collabore avec ses camarades, utilise à sa façon les documents et les outils mis à sa disposition par l’enseignant. Elle le responsabilise en le faisant participer à l’élaboration de son programme d’apprentissage (pédagogie de contrat) et à l’évaluation de son travail et de celui des autres (autoévaluation, évaluation par les pairs). Elle cultive sa confiance en lui en acceptant l’erreur comme une étape nécessaire pour progresser. Elle favorise son autonomie en mettant à sa disposition du matériel qu’il peut utiliser sans l’aide ou la censure de l’adulte (fichiers autocorrectifs chez Freinet, matériel avec contrôle de l’erreur intégré chez Montessori…).

L’enfant auteur

Voilà la troisième étape, celle qu’on ne rencontre pas dans toutes les classes, même en pédagogie active. Pour que l’enfant auteur se révèle, il faut une attitude et un esprit particuliers de la part de l’éducateur.

D’abord, qu’entend-on par enfant auteur ? C’est par exemple celui qui va réellement créer dans le domaine artistique : il dessine ou sculpte ou chante ou écrit ce qu’il veut, quand il veut. Il part sur des voies différentes de ses camarades parce qu’il suit sa propre personnalité et ses propres goûts. Il cherche à améliorer ses créations en se documentant et en se cultivant. Il a appris progressivement à se sentir libre de s’exprimer à sa manière. Ou c’est celui qui va faire des inventions techniques plus ou moins élaborées, des expériences originales… et se livrer, petit à petit, à ce qui l’intéresse le plus, découvrant et révélant ainsi sa propre voie d’excellence.

Cela n’est possible que lorsque l’enseignant favorise dès le départ l’initiative et l’indépendance d’esprit dans sa classe. Pour cela, il faut que cet enseignant soit lui-même capable de remettre en cause ce qu’on lui a appris dans sa formation, de se faire ses propres idées, de ne pas suivre une méthode comme s’il s’agissait d’une règle immuable et figée. Il faut qu’il invente lui-même en permanence selon le contexte, les enfants avec qui il travaille, les moyens du bord, etc. Il faut qu’il soit capable d’évoluer, de changer de cap, d’adapter et de s’adapter. Il faut qu’il soit lui-même acteur et auteur de son travail.

Connaissez-vous des enseignants de ce genre ? On les reconnaît tout de suite ! En général, ils adorent leur métier, le font sans compter, ne s’y ennuient jamais et… leurs élèves les adorent.

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Un exemple au collège-lycée Freinet de La Ciotat : http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2014/05/12052014Article635354691651630131.aspx

S’engager dans la pédagogie Freinet : extraits de l’introduction

Un paradoxe

La pédagogie Freinet a fait ses preuves, souvent de façon éclatante, dans nombre d’expériences scolaires officielles ou non, publiques ou privées. Elle offre des réponses avérées aux problèmes de désintérêt des enfants pour l’école, d’absentéisme, de violence, ou plus généralement d’échec scolaire. Elle est à la base de l’enseignement public en Finlande, présenté comme l’un des meilleurs du monde occidental et grand “gagnant” des enquêtes PISA (Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves), l’évaluation internationale – d’ailleurs contestable – mise sur pied par l’OCDE, qui vise à tester les compétences des élèves de 15 ans.

Pourtant, elle est peu pratiquée en France, où elle est née, et même lorsqu’elle est connue, elle est souvent méconnue : les gens en parlent comme si elle était synonyme de laisser faire et de désordre.

Pourquoi, dans notre pays, si peu d’enseignants, débutants ou non, se tournent-ils vers la pédagogie Freinet ? Il ne s’agit pas d’un refus de la pédagogie “moderne” ou active. Loin de là. La pédagogie Montessori, par exemple, connaît au contraire un engouement croissant. Il ne peut s’agir non plus, seulement, de l’opposition évidente de l’Education nationale pour tout ce qui sort un tant soit peu du modèle classique.

Aider les enseignants à démarrer

Nous sommes parties de l’hypothèse que cette situation vient du fait que les jeunes enseignants ne savent pas par où commencer avec la pédagogie Freinet. Pas plus, d’ailleurs, que les enseignants lassés du modèle traditionnel et qui voudraient se reconvertir.

Pour la pédagogie Montessori, il y a le matériel, support attractif et commode, qui séduit les enfants et qu’accompagnent des démarches en apparence simples. Cela encourage les débutants. Sans les empêcher de continuer à chercher et à améliorer leurs pratiques une fois qu’ils sont “en chemin”.

Il n’existe pas de telle passerelle pour la pédagogie Freinet. Freinet lui-même craignait au plus haut point que l’on n’utilise que les “outils” Freinet sans en appliquer l’esprit. Au début d’un fascicule (de… 12 pages à peine !) intitulé “Comment démarrer ? Guide pratique pour le débutant”, il écrivait :

C’est contraints et forcés que nous offrons ce memento à nos camarades désireux de s’initier aux techniques Freinet.

Nous ne voudrions pas que la publication de ces notes puisse laisser croire que nous vous engageons ainsi dans une opération facile, et qu’en suivant nos conseils vous réaliserez la classe moderne de vos rêves.

Vous aborderez au contraire une des tâches les plus délicates : reconsidérer vos techniques de travail, celles qui vous sont presque naturelles parce que vous les avez subies pendant tant d’années, et qu’on vous a enseignées par surcroît à l’EN, celles qu’on pratique communément autour de vous, et dont vous ne vous dégagerez qu’à grand peine. (…) Ce memento n’est d’ailleurs pas un guide-âne. (…) Il ne peut y avoir de truc standard valable pour toutes les classes, mais l’essentiel à mon avis est de bien se pénétrer de l’esprit, de l’optique dans lesquels il faut travailler, et, nanti de toutes les idées glanées ça et là, de les adapter à sa personnalité et à la physionomie de sa classe.

Il en est ainsi. Le métier d’instituteur n’est jamais passif. Quiconque n’use que de trucs et de mécaniques qu’il répète au cours des ans ne saurait être un éducateur digne de ce nom. Et nous avons l’ambition de former des hommes conscients, aimant leur métier, capables de vivre avec leurs enfants sans routine ni œillères.”

Des pistes et non des recettes

Après une telle volée de bois vert, nous n’allons bien sûr pas faire ce que Freinet lui-même refusait. Mais dans la jungle touffue semée d’embuches que représente le chemin d’un enseignant débutant dans le contexte actuel, notre livre est là pour débroussailler le terrain et lui permettre de simplement faire les premiers pas. Aujourd’hui, il n’y a plus l’EN (Ecole Normale) dont parle Freinet. Il n’y a même plus de véritable formation pédagogique. Nous ne voudrions pas que les nouveaux enseignants laissent de côté la formidable pédagogie Freinet, simplement parce qu’ils sont déroutés, voire dégoûtés, et ne savent pas comment commencer. Ensuite, ils pourront se plonger dans la communauté de l’ICEM (Institut Coopératif de l’Ecole Moderne) pour se documenter plus avant, se former à des techniques particulières et échanger sur leurs pratiques : la pédagogie Freinet s’est toujours appuyée sur le groupe.

Pour le moment, avec ce livre, nous voulons simplement leur donner confiance. Nous voulons tenter de leur fournir les fondations sur lesquelles ils pourront construire progressivement leur propre démarche pédagogique, en toute liberté et en observant, au fil du temps, ce qui se passe dans leur classe. Ils pourront même remettre en cause ce que nous écrivons dans les pages qui suivent ! Peu importe : ils auront démarré.

Notre livre est là aussi pour souligner à quel point ils seront récompensés dans leurs efforts : la pédagogie Freinet est réellement gratifiante et efficace, pour les enseignants comme pour les élèves. Et, pour reprendre les propos de Freinet déjà cités, elle permet aux enseignants de devenir “ des hommes (et des femmes ! un peu macho, Freinet ? Non, simplement de son temps, bien que très moderne !) [des hommes et des femmes, donc], conscients, aimant leur métier, capables de vivre avec leurs enfants sans routine ni œillères”.

Pour vous procurer le livre : http://ecole-vivante.com/pedagogie-freinet.html

 

Une expérience lumineuse
de Montessori dans le public

Je n’ai presque pas de commentaire à faire ! Allez voir ici et regardez la vidéo de l’école de Gennevilliers :

Montessori dans une maternelle du public

Juste un détail… qui a son importance. On insiste pas mal, dans la vidéo, sur le fait que les enfants lisent « avant l’âge », ou s’approprient « rapidement » les mathématiques.

Il me semble que c’est un peu risqué à deux points de vue. D’abord parce qu’il ne faudrait pas que les parents qui se tournent vers Montessori le fassent pour que leur enfant soit le premier, ou le plus rapide, ou quelque chose de ce genre (vieille rengaine !). Ensuite parce qu’il faut toujours penser au rythme de l’enfant lui-même. Il est quasiment certain que l’institutrice qui a mené ce travail n’a pas poussé les enfants. On sent trop, tout le temps, l’intelligence de sa pratique pour cela ! Mais cela peut donner envie de le faire. Et ce n’est pas bon : ils doivent pouvoir évoluer tranquillement. En brûlant les étapes, on saute des phases importantes de la maturation et de l’appropriation.

Un dernier point : cette petite fille qui, maintenant qu’elle sait écrire, passe des journées entières à le faire… ne serait-ce pas mieux si elle écrivait ses propres textes que de copier des livres ? La créativité est aussi importante que les compétences !

NB : Les photos sont des captures de la vidéo.

 

« Laissons les enfants s’approprier leur éducation » Trevor Eissler, USA*

Trevor Eissler n’est pas un éducateur. En fait, son métier est pilote d’avion. Mais pour beaucoup de parents et d’éducateurs d’écoles Montessori, T. Eissler est un peu un héros. Pourquoi ? Parce qu’il promeut avec passion la pédagogie Montessori et expose inlassablement les raisons qui le font penser, comme d’autres parents, qu’il s’agit de la forme d’éducation la plus innovante qui ait existé depuis plus d’un siècle.

« Quand mes enfants ont commencé l’école et que nous avons découvert l’éducation Montessori, j’ai commencé une deuxième carrière de parent-avocat de la cause montessorienne » dit T. Eissler. « J’ai alors écrit Montessori, c’est fou ! Un plaidoyer pour l’éducation Montessori, par un parent et pour les parents, qui est devenu le best-seller des livres liés à Montessori au cours des trois dernières années. T. Eissler a, depuis, écrit trois autres livres montessoriens, pour les enfants. « J’ai voyagé dans plus de 30 pays et trois continents, parlé dans près de 200 écoles et conférences pendant le temps libre que me laisse mon vrai métier, » ajoute-t-il.

En plus de ce livre, T. Eissler et un groupe d’autres « avocats » de la cause montessorienne ont créé Montessori Madmen** pour « promouvoir l’éducation Montessori afin qu’un jour elle ne soit plus appelée l’école Montessori mais l’école tout court. » T. Eissler a aussi réalisé plusieurs vidéos (Montessori, c’est fou ! et How to hug a child like this) que les écoles peuvent utiliser pour présenter certains des principes Montessori à des parents potentiellement intéressés. Ces vidéos se sont répandues comme des traînées de poudre. Parents et défenseurs de Montessori les échangent abondamment sur les réseaux sociaux.

Mais qu’y a-t-il donc de si différent entre Montessori et l’éducation traditionnelle ? Inventée en 1907 par Maria Montessori, cette pédagogie est aujourd’hui la plus répandue dans le monde, avec des écoles sur tous les continents et dans tous les pays, à l’exception de la Corée du Nord. Principalement, l’éducation Montessori se caractérise par la confiance dans le fait que les enfants sont des êtres intelligents. Ils apprennent à leur propre rythme et à travers leurs cinq sens. Une classe Montessori est gnéralement un lieu de découverte et de curiosité qui réunit des enfants d’âges variés : ce sont les élèves qui sont à l’initiative de ce qu’ils apprennent.

« Lorsque je parle de pédagogie innovante, » note T. Eissler, « et bien que ce soit ce qui saute aux yeux lorsqu’on découvre cette pédagogie pour la première fois, je ne veux pas dire que c’est la coqueluche du moment. Ce qui fait de Montessori une méthode innovante, c’est que ses principes s’appuient sur des recherches pointues sur le développement de l’intelligence chez l’enfant. C’est aussi innovant parce que cela révolutionne notre façon de voir les enfants, de les traiter et de les éduquer. Et, au sujet de l’innovation, est-ce que Larry Page, Sergey Brin et Jeff Bezos*** sont assez innovants pour vous ? Ce sont tous d’anciens élèves de Montessori. »

C’est un plaisir pour moi de partager le Daily Edventure d’aujourd’hui avec Trevor Eissler. Régalez-vous !

Qu’est-ce qui a changé du fait de vos efforts ?

J’aimerais pouvoir penser que mes efforts ont conduit plus de familles à inscrire leurs enfants dans des écoles Montessori à travers le monde. Mon but est d’amener les parents à s’asseoir dans une classe Montessori et à se faire une idée par eux-mêmes.

Comment d’autres personnes confrontées aux mêmes défis peuvent-elles tirer parti de ce que vous avez appris au cours de votre travail ?

Il y a environ 4000 écoles Montessori aux USA. Environ 10% sont des écoles publiques. La solution pour que la pédagogie Montessori se répande, c’est qu’elle entre de plus en plus dans le public, pour que les familles aient le choix. Il n’y a absolument aucune raison pour que les enfants de notre pays n’aient pas un accès gratuit à l’école Montessori.

Une statistique intéressante de l’Etat où j’habite, le Texas (d’autres Etats présentent les mêmes chiffres) : l’école privée Montessori de mes propres enfants coûte à peu près
7000 dollars par enfant, en frais de scolarité. Le Texas dépense plus de 9000 dollars par élève de l’école publique. En d’autres termes, si nous pouvions offrir à chaque enfant du Texas une éducation dans une école privée Montessori, nous pourrions faire une économie d’environ 20% sur le budget de l’éducation. Incroyable. Pour mettre cela en œuvre il faut que de plus en plus de parents et d’enseignants exigent de plus en plus d’écoles publiques Montessori pour de plus en plus d’enfants.

Quel est l’obstacle le plus important à surmonter, selon vous, pour que les enfants reçoivent une éducation de qualité ?

La pression des tests standardisés, les bulletins, les classements, les contrôles et les devoirs à la maison sont les obstacles les plus importants à surmonter pour une éducation de qualité.

Qu’est-ce que votre pays fait de bien pour soutenir l’éducation ?

Nous collectons beaucoup d’argent grâce aux impôts. Le problème, c’est que nous dépensons cet argent pour soutenir l’enseignement traditionnel.

Qu’est-ce qui doit changer dans votre pays pour mieux soutenir l’éducation ?

Les parents et les enseignants doivent exiger des alternatives au système traditionnel.

Quelle est la meilleure opportunité pour innover en éducation ?

Montessori.

Quel avis donneriez-vous à un enseignant débutant (ou à toute personne désireuse d’innover dans l’éducation) ?

Rappelez-vous pourquoi vous avez voulu enseigner, en tout premier lieu. Etait-ce « pour préparer les ouvriers du 21e siècle » ? Etait-ce « pour rendre les Etats-Unis compétitifs par rapport à la Chine » ? Etait-ce « pour fournir des ouvriers qualifiés » ? Ou, en fait, était-ce « pour permettre aux enfants de devenir les meilleures personnes qu’ils puissent être, les plus intelligentes, les plus joyeuses, les plus curieuses, les plus attentionnées, les plus épanouies, les plus intéressantes » ? Si c’est la dernière option qui est la bonne, vous êtes un éducateur Montessori dans l’âme.

Si vous pouviez donner un outil éducatif à chaque enfant du monde,
quel serait-il ? Pourquoi ?

Ils sont nés avec le meilleur outil : leurs mains. L’apprentissage par l’action est fondamental pour développer l’intelligence. Nous devons permettre aux enfants d’explorer, de connecter, de construire et de se sentir partie prenante du monde qui les entoure. L’outil éducatif le plus important n’est pas technologique. Ce ne sont ni les tableaux interactifs ni les iPads ou même les crayons. Ce sont les mains. Libérons leurs mains.

* Article et interview de Anthony Salcito Vice President – Worldwide Education
Daily Edventures

Traduction Sylvia Dorance, ecole-vivante.com
Le livre de Trevor Eissler Montessori, c’est fou ! est disponible en téléchargement et en exclusivité sur le site ecole-vivante.com
** Fous de Montessori
*** Respectivement cofondateurs de Google et fondateur d’Amazon.

Les TICE et la pédagogie

Où l’on reparle de pédagogie

Ce matin, quand j’ai lu les propositions du rapport Mariton (projet UMP) sur l’école, je n’en croyais pas mes yeux. On y reparle de formation des enseignants et de pédagogie ! Quel incroyable nouvelle après les coupes sombres opérées dans ce domaine pendant la présidence Sarkozy. Hélas, j’ai vite déchanté. Dans les propositions 10  (Intensifier la formation initiale et continue des enseignants aux nouvelles pratiques pédagogiques) et 11 (Accélérer la modernisation de la pédagogie), on confond, ou on feint de confondre, pour la énième fois, la pédagogie et les TICE (technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement).

Les TICE sont-ils la pédagogie ?

Est-ce qu’un crayon est pédagogique ? Est-ce qu’un cahier est pédagogique ? Est-ce qu’un ordinateur, un iPad, sont pédagogiques ? Bien sûr que non. La preuve ? On peut très bien faire un cours magistral en utilisant les TICE. On peut utiliser les TICE dans un enseignement traditionnel. Les TICE, ce n’est pas de la pédagogie, c’est de la technologie.

Un logiciel d’enseignement peut certes s’appuyer sur de bonnes pratiques pédagogiques. Encore faut-il qu’il soit conçu par des pédagogues et que les enseignants aient été réellement formés à la pédagogie pour être capables de différencier les logiciels effectivement intéressants de la poudre au yeux et des gadgets.

Parler des TICE pour NE PAS parler de pédagogie

Donc, comme d’habitude, on évite les vraies questions : comment former les enseignants à la pédagogie et à quelle pédagogie les former ? Cela permet d’éviter de remettre en cause la pédagogie traditionnelle qui continue vaille que vaille à faire des ravages, à coup de cours magistraux, de tests standardisés, de notes inutiles voire dangereuses, de devoirs à la maison… C’est bien évidemment cela qu’il faudrait changer d’abord. Pour une école où les enfants agissent, s’engagent, sont responsabilisés, sont libres de leurs choix et apprennent à leur rythme.

Lorsque les enseignants seront formés à mettre cela en place dans leur classe, le besoin des ordinateurs et des tablettes se fera sûrement sentir à certains moments. Parce qu’ils font partie de la vie extérieure à la classe, qu’ils peuvent être des outils fabuleux quand ils sont bien utilisés et qu’ils doivent donc être accueillis dans l’école, comme la cuisine, le bricolage, la lecture-plaisir, etc.

Guide COMPLET (?) de l’enseignant débutant

Une bouée de sauvetage ?

Certaines Inspections académiques diffusent un petit guide gratuit pour les enseignants débutants, élaboré l’année dernière par l’Inspection académique du Val de Marne. Il est présenté comme « COMPLET ». Du moins, c’est le titre donné au fichier pdf qui se propage sur internet. Pour être tout à fait honnête, il faut préciser que la couverture du document se contente du titre « Quelques outils pour débuter dans la classe ».

Bien entendu, au départ, il y a une intention louable. Les auteurs ont tenté de jeter une bouée de sauvetage aux jeunes enseignants que l’Education nationale a eu l’inconscience et le culot de lancer dans le flot d’une classe sans formation. On voit bien, par exemple dans le chapitre consacré à la gestion d’une classe hétérogène (p.16), que l’idée de départ, généreuse et désespérée, est de parer au plus compliqué et de fournir quelques pistes de travail aux débutants au bord de la noyade.

Mais présenter ce guide comme complet me semble assez grave. D’une part parce que, bien évidemment, l’apprentissage du métier d’enseignant est difficile, complexe et ne peut se résumer à la lecture de quelques recettes (le guide parle de « ficelles » du métier, p.11). D’autre part parce que ce qui s’exprime dans les choix et le contenu des informations fournies ne fait pratiquement référence qu’à l’éternelle méthode traditionnelle.

Un outil assez pauvre

Bien sûr, personne ne pense qu’il suffise de quelques recettes de cuisine pour faire un bon cuisinier. Alors comment quelques « ficelles » pourraient-elles suffire pour savoir

• faire des choix pédagogiques documentés et adaptés aux élèves,

• aborder un groupe d’enfants avec suffisamment de confiance pour leur transmettre cette confiance (en l’enseignant et en eux-mêmes),

• créer dans la classe une atmosphère sereine propice aux échanges et aux apprentissages,

• éveiller l’envie d’apprendre des enfants et ne pas inhiber leurs initiatives,

• faciliter le travail de chacun avec rigueur tout en restant ouvert aux événements extérieurs ou intérieurs à la classe susceptibles de fournir matière à l’éducation,

• adopter une attitude appropriée dans les situations de crise,

• s’organiser dans son propre travail de préparation et de documentation, etc.

… pour ne citer que quelques unes des innombrables composantes du métier d’enseignant ?

Et comment interpréter le fait que les expressions « pédagogie active », « pédagogie de contrat », « pédagogie de projet » ne soient présentes nulle part dans le document, mais que le mot « punition » revienne 12 fois, « sanction » 8 fois, « maîtrise » 11 fois, « gestion » 16 fois… ? Ce que l’on conseille ainsi implicitement aux débutants, c’est la posture magistrale de l’enseignant qui dispense un savoir, maîtrise sa classe et en évite les débordements.

Un outil contestable

Si le guide est présenté comme complet, en cas d’échec, le débutant se sentira seul coupable. Or on ne l’aura pas réellement préparé à sa tâche. Et on ne lui aura pas donné l’occasion d’expérimenter par lui-même dans de bonnes conditions, sans le stress du travail seul face à une classe. C’est exactement la même attitude que dans le pire enseignement traditionnel : on donne un bagage d’informations à l’enfant. A lui de les faire siennes comme il peut et d’être capable de les utiliser non seulement pour réussir les sacro-saints contrôles mais aussi pour s’en servir dans la vie. S’il échoue, c’est de sa faute.

L’intention de départ était donc louable… mais si l’on veut réellement rendre service aux enseignants débutants, il faut les former en pédagogie, voire en psychologie, leur donner l’occasion de pratiquer et d’expérimenter avant de se retrouver seuls dans une classe, les payer correctement et revaloriser leur image, leur faire confiance, faciliter leur travail en équipe, adapter les emplois du temps aux besoins réels des élèves, donner des budgets pour le matériel et les activités, etc. J’ai presque honte d’écrire cela : ça ressemble tellement à une lapalissade !!!!