« Laissons les enfants s’approprier leur éducation » Trevor Eissler, USA*

Trevor Eissler n’est pas un éducateur. En fait, son métier est pilote d’avion. Mais pour beaucoup de parents et d’éducateurs d’écoles Montessori, T. Eissler est un peu un héros.  Pourquoi ? Parce qu’il promeut avec passion la pédagogie Montessori et expose inlassablement les raisons qui le font penser, comme d’autres parents, qu’il s’agit de la forme d’éducation la plus innovante qui ait existé depuis plus d’un siècle. « Quand mes enfants ont commencé l’école et que nous avons découvert l’éducation Montessori, j’ai commencé une deuxième carrière de parent-avocat de la cause montessorienne » dit T. Eissler. « J’ai alors écrit Montessori, c’est fou ! Un plaidoyer pour l’éducation Montessori, par un parent et pour les parents, qui est devenu le best-seller des livres liés à Montessori au cours des trois dernières années. T. Eissler a, depuis, écrit trois autres livres montessoriens, pour les enfants. « J’ai voyagé dans plus de 30 pays et trois continents, parlé dans près de 200 écoles et conférences pendant le temps libre que me laisse mon vrai métier, » ajoute-t-il. En plus de ce livre, T. Eissler et un groupe d’autres « avocats » de la cause montessorienne ont créé Montessori Madmen** pour « promouvoir l’éducation Montessori afin qu’un jour elle ne soit plus appelée l’école Montessori mais l’école tout court. » T. Eissler a aussi réalisé plusieurs vidéos (Montessori, c’est fou ! et How to hug a child like this) que les écoles peuvent utiliser pour présenter certains des principes Montessori à des parents potentiellement intéressés.

Ces vidéos se sont répandues comme des traînées de poudre. Parents et défenseurs de Montessori les échangent abondamment sur les réseaux sociaux. Mais qu’y a-t-il donc de si différent entre Montessori et l’éducation traditionnelle ? Inventée en 1907 par Maria Montessori, cette pédagogie est aujourd’hui la plus répandue dans le monde, avec des écoles sur tous les continents et dans tous les pays, à l’exception de la Corée du Nord. Principalement, l’éducation Montessori se caractérise par la confiance dans le fait que les enfants sont des êtres intelligents. Ils apprennent à leur propre rythme et à travers leurs cinq sens. Une classe Montessori est gnéralement un lieu de découverte et de curiosité qui réunit des enfants d’âges variés : ce sont les élèves qui sont à l’initiative de ce qu’ils apprennent.

« Lorsque je parle de pédagogie innovante, » note T. Eissler, « et bien que ce soit ce qui saute aux yeux lorsqu’on découvre cette pédagogie pour la première fois, je ne veux pas dire que c’est la coqueluche du moment. Ce qui fait de Montessori une méthode innovante, c’est que ses principes s’appuient sur des recherches pointues sur le développement de l’intelligence chez l’enfant. C’est aussi innovant parce que cela révolutionne notre façon de voir les enfants, de les traiter et de les éduquer. Et, au sujet de l’innovation, est-ce que Larry Page, Sergey Brin et Jeff Bezos*** sont assez innovants pour vous ? Ce sont tous d’anciens élèves de Montessori. » C’est un plaisir pour moi de partager le Daily Edventure d’aujourd’hui avec Trevor Eissler. Régalez-vous ! Qu’est-ce qui a changé du fait de vos efforts ? J’aimerais pouvoir penser que mes efforts ont conduit plus de familles à inscrire leurs enfants dans des écoles Montessori à travers le monde. Mon but est d’amener les parents à s’asseoir dans une classe Montessori et à se faire une idée par eux-mêmes. Comment d’autres personnes confrontées aux mêmes défis peuvent-elles tirer parti de ce que vous avez appris au cours de votre travail ? Il y a environ 4000 écoles Montessori aux USA. Environ 10% sont des écoles publiques. La solution pour que la pédagogie Montessori se répande, c’est qu’elle entre de plus en plus dans le public, pour que les familles aient le choix. Il n’y a absolument aucune raison pour que les enfants de notre pays n’aient pas un accès gratuit à l’école Montessori. Une statistique intéressante de l’Etat où j’habite, le Texas (d’autres Etats présentent les mêmes chiffres) : l’école privée Montessori de mes propres enfants coûte à peu près 7000 dollars par enfant, en frais de scolarité. Le Texas dépense plus de 9000 dollars par élève de l’école publique. En d’autres termes, si nous pouvions offrir à chaque enfant du Texas une éducation dans une école privée Montessori, nous pourrions faire une économie d’environ 20% sur le budget de l’éducation. Incroyable. Pour mettre cela en œuvre il faut que de plus en plus de parents et d’enseignants exigent de plus en plus d’écoles publiques Montessori pour de plus en plus d’enfants. Quel est l’obstacle le plus important à surmonter, selon vous, pour que les enfants reçoivent une éducation de qualité ? La pression des tests standardisés, les bulletins, les classements, les contrôles et les devoirs à la maison sont les obstacles les plus importants à surmonter pour une éducation de qualité. Qu’est-ce que votre pays fait de bien pour soutenir l’éducation ? Nous collectons beaucoup d’argent grâce aux impôts. Le problème, c’est que nous dépensons cet argent pour soutenir l’enseignement traditionnel. Qu’est-ce qui doit changer dans votre pays pour mieux soutenir l’éducation ? Les parents et les enseignants doivent exiger des alternatives au système traditionnel. Quelle est la meilleure opportunité pour innover en éducation ? Montessori. Quel avis donneriez-vous à un enseignant débutant (ou à toute personne désireuse d’innover dans l’éducation) ? Rappelez-vous pourquoi vous avez voulu enseigner, en tout premier lieu. Etait-ce « pour préparer les ouvriers du 21e siècle » ? Etait-ce « pour rendre les Etats-Unis compétitifs par rapport à la Chine » ? Etait-ce « pour fournir des ouvriers qualifiés » ? Ou, en fait, était-ce « pour permettre aux enfants de devenir les meilleures personnes qu’ils puissent être, les plus intelligentes, les plus joyeuses, les plus curieuses, les plus attentionnées, les plus épanouies, les plus intéressantes » ? Si c’est la dernière option qui est la bonne, vous êtes un éducateur Montessori dans l’âme. Si vous pouviez donner un outil éducatif à chaque enfant du monde, quel serait-il ? Pourquoi ? Ils sont nés avec le meilleur outil : leurs mains. L’apprentissage par l’action est fondamental pour développer l’intelligence. Nous devons permettre aux enfants d’explorer, de connecter, de construire et de se sentir partie prenante du monde qui les entoure. L’outil éducatif le plus important n’est pas technologique. Ce ne sont ni les tableaux interactifs ni les iPads ou même les crayons. Ce sont les mains. Libérons leurs mains.

Maria Montessori de retour d’exil

On voit ici et là depuis quelques jours cette vidéo. Mais… personne n’a pris la peine de la traduire ! Pourtant, ce qu’elle dit mérite d’être compris !! Voici la traduction : Maria Montessori, géniale innovatrice des systèmes éducatifs de l’enfance revient dans sa patrie.

Elle vous parlera elle-meme de son exil :

« J’ai quitté l’Italie en 1934.

L’année où toutes les écoles qui appliquaient ma méthode ont été fermées. Je suis restée en Europe jusqu’en 1939. Après, je suis allée en Inde, où j’ai été pendant sept ans.

Pendant 5 années j’ai été internée, en tant qu’ennemi italien. Je ne pouvais aller nulle part. Mais les Indiens venaient à moi. J’ai ainsi pu former environ 1500 enseignants. » Combien de temps allez-vous rester en Italie? « Je serai ici, invitée par le gouvernement italien, pendant deux mois. Je crois que c’est pour ré-introduire ma méthode dans les écoles, et pour appliquer mes principes à la nouvelle éducation.

J’irai encore en Inde pendant quelques mois et après, si Dieu le veux, je reviendrai en Europe. » Si les enfants savaient qui est Maria Montessori, cet hommage serait plébiscité.

Sa méthode prevoit la libération morale et mentale de l’enfant. Aux petites ailes qui se déploient, cette femme donne le courage et la responsabilité de tenter l’envol.

Un réseau de collèges alternatifs, en construction

“Nous souhaitons travailler de concert avec les autres expériences de collèges « autrement » existant en France, publics et privés, et de pédagogie Montessori mais aussi Freinet ou institutionnelle. Ces échanges peuvent nous permettre à la fois de créer un centre de ressources solide, permettant à d’autres porteurs de projet de mettre en œuvre des solutions nouvelles au collège, de mutualiser des compétences, des formations, des expériences, et de créer une dynamique d’échanges entre collégiens, nécessaire et positive.” Voici ce qu’annonce le Collège international écologique Montessori de Rennes, en préambule d’un séminaire autour de la création d’une école, d’un collège ou d’un lycée différent, et création d’un réseau d’établissements laïcs associatifs. D’autre part, le site présente un liste intéressante de collèges alternatifs. Nous pensons à tous ces parents qui nous écrivent régulièrement pour nous demander des adresses de collèges de ce type pour leurs enfants.

La morale, encore un serpent de mer républicain

Excellent article dans le Monde de l’éducation du 4 septembre (ci-dessous). Pour mémoire, aussi bien chez Montessori que chez Freinet, la morale ne s’apprend pas, elle se vit. Elle ne s’enseigne pas, elle se montre par l’exemple. Deux liens intéressants, avant l’article du Monde : La morale en version Freinet sur le site d’une enseignante ; Un site de ressources sur l’éducation à la non-violence. Le ministre de l’éducation nationale, Vincent Peillon, a annoncé lors de sa conférence de rentrée, mercredi 29 août, qu’il souhaitait développer l’enseignement de la morale laïque « du plus jeune âge au lycée ». A la suite d’un appel à témoignages lancé sur lemonde.fr, des enseignants nous ont fait part de leur expérience en classe.

Pour nombre d’entre eux, l’enseignement de la morale fait déjà partie du quotidien.

    • « Une conduite irréprochable » plus importante qu’un cours, par Nicole L.

Ancienne directrice en élémentaire, je pense que la morale se pratique tout au long de la journée, un cours ne remplace pas le vécu dans la classe, dans la cour… C’est en priorité une conduite irréprochable que doivent avoir les enseignants : être a l’heure, dire bonjour aux élèves, être présent dans les activités parascolaires, respecter chaque élève…

D’autre part, l’enseignement de la morale laïque a une connotation trop politique. Les parents ont aussi le choix des valeurs à enseigner à leurs enfants. Il faut aussi garder du temps pour les matières fondamentales, savoir bien lire permet de choisir des textes permettant à chacun de s’identifier et de se former.

  • « Le professeur est déjà un vecteur d’éducation morale » par Jean-Jacques B., 60 ans, professeur de lettres en lycée en Bretagne.

En tant que professeur de lettres, il me semble difficile de ne pas aborder les problèmes de morale en cours au travers des œuvres étudiées. Par ailleurs, régulièrement, la vie de classe amène l’enseignant que je suis à rappeler aux élèves les droits de l’homme, les valeurs de la République, les principes fondamentaux de l’humanisme au quotidien.

Donc le professeur, à mon sens, est déjà – c’est une lapalissade – un vecteur d’éducation… morale entre autres. Tout cela pour souligner la tendance, en France, qu’ont les instances dirigeantes à enfoncer les portes ouvertes et à préconiser officiellement des mesures qui existent déjà dans la pratique. Plutôt que d’observer ce qui se fait et de l’encourager sur le terrain, on annonce d’en haut de grandes décisions comme s’il s’agissait d’un grand tournant de la politique éducative dans ce pays. C’est ridicule !

  • Des « débats philo » pour éveiller des « consciences citoyennes », par Anne B., professeure de français.

Je suis enseignante de français dans le secondaire et, plus que des cours de morale, nous animons avec les élèves de 3e des « débats philo », dont la forme est très simple : un élève apporte une citation, une image d’actualité, un support quelconque qui, pour lui, donne lieu à discussion. En général, l’élève est en accord avec le propos qu’il rapporte en classe mais il arrive qu’il apporte une phrase qu’il désapprouve. Il expose son point de vue en l’argumentant.

Dans un second temps, les élèves prennent la parole pour exposer leur point de vue puis l’enseignant lance alors le débat sous la forme d’une question posée à la classe qui élargit le sujet à une question philosophique.`

Je termine la séance par la lecture d’une des « philofables » de Michel Piquemal qui illustre par un récit le thème abordé par l’élève. Ainsi, les sujets qui préoccupent ces jeunes de 3e – de la violence à la justice en passant par l’apparence, l’héroïsme ou la différence – sont abordés. Est-ce de la morale ? Nous travaillons plutôt l’éveil des consciences citoyennes et l’écoute des opinions diverses, la nécessité d’argumenter pour donner une opinion qui soit le fruit d’une réflexion et non d’une simple émotion.

  • « Il n’est de morale qu’en action », par Alain C.

Il n’est de morale qu’en action.

On peut connaître par cœur beaucoup de « règles » et être un parfait aigrefin. Les « leçons de morale » de la IIIe République soigneusement calligraphiées n’ont jamais fait disparaître voleurs ou escrocs. Je pense avoir beaucoup fait pour la « moralité » (je préfèrerais cependant le terme « éthique ») de mes élèves, et je me suis toujours refusé à faire des cours de morale. C’est en étant moi-même très rigoureux dans le respect dû aux élèves et en instaurant un travail collectif fait de franchise et de solidarité que je les ai amenés à développer leur attention aux autres – ce qui est l’essentiel de la « morale ».

  • « La morale est assénée, la philosophie élève », par Manu L., professeur des écoles.

Le mot « morale » me gêne. Est-ce l’expression « faire la morale » qui me guide à le dénigrer ? J’enseigne depuis sept ans exclusivement en ZEP [REP, réseau d’éducation prioritaire, maintenant] et j’ai toujours favorisé, lors d’un enseignement spécifique, une réflexion sur les valeurs qui fondent de près ou de loin le « vivre ensemble ». Mais c’est plus la philosophie, même avec des enfants de CP que j’utilise pour y parvenir. Partir de situations anodines qui mettent en jeu des valeurs (je dirais plutôt des concepts philosophiques), permet de se décentrer de son propre point de vue, de comprendre que la discussion même peut faire avancer la pensée. La morale laïque semble pompeuse et poussiéreuse. Alors que confronter sa pensée au concept philosophique de liberté amène celui de l’égalité. C’est ce qui amène à la compréhension active des règles de vie, c’est ce qui amène à considérer la loi comme un garde-fou pour le bien de tous.

La morale semble assénée, imposée à l’esprit humain. La philosophie l’élève en douceur, prépare les jeunes esprits à devenir des êtres qui pensent et qui cherchent à comprendre le monde qui les entoure. Je me refuserai donc à imposer une pensée.

  • Des cours de morale aux parents ?, par M-C B.

Je trouve que la morale « laïque » est une bonne idée, reste qu’elle se pratique déjà plus ou moins au sein des cours d’éducation civique.

Il me semble urgent de redonner aux élèves des cours de savoir-vivre et de savoir-être, fondés sur le respect et les règles à suivre dans la société. Le problème, c’est que l’école doit de plus en plus pallier les insuffisances voire incompétences des parents, se substituer aux familles sans que l’autorité parentale soit ancrée comme base incontournable dans l’éducation des enfants. Je dispense des cours de morale à chaque fois qu’une déviance intervient dans mes classes, mais les élèves ne parviennent pas à faire le lien avec ce qui est pratiqué au sein de l’encadrement éducatif et celui qu’ils rencontrent chez eux.

Alors oui, ces cours de morale sont intéressants mais ne devraient-ils pas déjà être dispensés auprès des parents au préalable ?

  • « Des notions insuffisamment intégrées par les élèves », par Charlotte G., 25 ans, Paris.

Je suis professeur d’histoire, de géographie, d’éducation civique et d’histoire des arts.

Je suis républicaine, plutôt attachée à la tradition, et je n’envisage pas d’enseigner l’Histoire de France ou de donner des cours d’éducation civique (qui portent sur les institutions de la République) sans faire appel aux valeurs de la République que mentionnent par ailleurs les programmes officiels : liberté, égalité, fraternité (souvent remplacée par solidarité). Le principe d’une morale laïque est assez aisé à comprendre quand on se replace dans le contexte historique, c’est une morale qui doit être accessible à tous et entièrement désolidarisée de la question religieuse.

C’est une morale qui s’inscrit dans l’héritage des idées progressistes du XVIIIe siècle. Malheureusement, j’ai bien peur que ces notions ne soient pas toujours suffisamment intégrées par les élèves, à moins qu’ils les perdent en devenant adultes et en entrant dans une société de l’individuel, de l’égoïsme, de l’anti-social.

  • « Plus que jamais, on a besoin de morale en classe », par François L., professeur en lycée agricole.

J’ai enseigné les sciences en lycée agricole pendant cinq ans. Il m’est arrivé de ne pas pouvoir avancer dans mon programme parce que des élèves perturbateurs gênaient le cours. Alors, je prenais le temps de « perdre du temps », ce temps nécessaire pour faire réfléchir toute la classe sur des sujets tels que les valeurs d’entraide, de solidarité, d’altruisme, d’humanisme et, surtout, je leur apprenais le sens de ce mot : l’empathie. En acceptant de « perdre du temps » sur mon programme, j’ai pu créer dans mes classes des débats sur la morale. Les perturbateurs, jusque-là meneurs de mauvais coups, se voyaient subitement perdre leur leadership. Des élèves plus timides s’enhardissaient à décrire combien, pour eux, l’entraide et la solidarité étaient importants. J’avais réussi : les fauteurs de troubles étaient calmés pour le reste de l’année, et ils avaient eu un cours de morale et de civisme donné par les autres élèves.

Montessori et l’innovation

Etonnant !

Que nous dit cette photo ? D’abord le bonheur de cette enfant dont l’œil rit de la bonne blague qu’elle vient de faire, bien sûr. Mais s’agit-il seulement d’une bonne blague ? Il y a dans ce regard joyeux et droit toute l’intelligence et la tranquille audace enfantine qui doivent être préservées et encouragées à tout prix. On oublie trop souvent que la pédagogie Montessori, ce n’est pas simplement la première partie bien alignée. Toute la richesse est dans le mélange de rigueur et de liberté que permet cette pédagogie. L’innovation est possible et s’appuie toujours sur la maîtrise d’une technique, un savoir ou un savoir-faire : l’outil solide dont on se sert pour aller plus loin.

La rigueur

L’éducatrice a montré à cette enfant la Tour Rose déjà montée dans un coin de la classe. Puis elle lui a montré comment la déconstruire pour la transporter, cube par cube, jusqu’à son petit tapis. Elle lui a ensuite montré comment reconstruire la Tour, en partant du plus gros cube, en cherchant le suivant, puis le suivant, etc. jusqu’au dernier, tout petit. L’enfant a peut-être monté la Tour plusieurs fois… ou pas. Peu importe. Ce qui est évident, quand on regarde ses cinq premiers cubes, c’est qu’elle a parfaitement assimilé la qualité des dimensions.

Le basculement

Tout d’un coup, un basculement s’est produit, au sens propre comme au figuré. A la manière des chercheurs scientifiques, cette petite fille a voulu faire des expériences (“Qu’est-ce qui se passerait si au lieu du petit cube j’en mettais un plus gros ?”). Et là, la porte s’est ouverte toute grande ! Imaginez tous les possibles selon la personnalité de chaque enfant ! Mine de rien, cette Tour Rose en forme de sablier est une prouesse : – à la fois dans son intention (on voit bien que l’enfant n’a pas commencé par les plus gros cubes : elle se les réservait pour la suite), – dans sa conception (elle est équilibrée dans ses proportions) – et dans la maîtrise gestuelle qu’a demandé sa construction (ce n’était pas évident de trouver les points d’équilibre et d’avoir la main assez sûre pour ne pas tout faire tomber). Il est important aussi de constater que, même dans “l’aventure”, il y a de la rigueur : les cubes du haut, à l’exception du tout petit, sont dans l’ordre croissant, comme si la symétrie était parfaitement intentionnelle. Et le petit cube, tout là-haut, n’est pas là par hasard non plus. Si on le mettait comme axe de la symétrie, le risque d’effondrement serait trop grand. Or, il n’a réellement sa place nulle part ailleurs dans le schéma rigoureux. Sa seule place possible est donc bien celle qui lui a été attribuée, plutôt du côté de l’humour et de la création artistique : au sommet, comme un point d’orgue ou une cerise sur le gâteau.

Savoir observer

Face à cette “bizarrerie” montessorienne, l’adulte peut être déstabilisé. Mais n’oublions pas que le matériel est là pour servir les besoins de l’enfant. Le but n’est pas la reproduction à l’identique, en soi, mais la compréhension d’un principe. Et l’enfant n’agit pas pour recueillir des félicitations mais parce qu’il en a envie. Apprendre à observer en toute liberté d’esprit et savoir rester en retrait face à ce type de “surprises” est la grande préparation de l’enseignant Montessori.

Une intervention extérieure trop rapide d’un adulte n’aurait pas permis à cette petite fille d’expérimenter ce à quoi elle avait pensé. La position de retrait de l’enseignant Montessori autorise l’enfant à “voir ce que ça fait” et lui laisse le champ de ses propres expériences.

Le retrait complet, l’incitation à expérimenter et l’incitation à reproduire

Tout est dans la nuance. L’intention est importante et la dose d’intervention aussi. On le voit bien à travers les différentes façons dont les adultes utilisent avec leurs enfants la Tour Rose et l’Escalier Marron, par exemple, sur ces blogs d’école à la maison. Pour nous, cela mérite un débat.

La pédagogie active est-elle (trop) ludique ?

Certains détracteurs de la pédagogie active lui font le reproche d’être “trop ludique”. Bien entendu, c’est parce qu’ils ne la connaissent pas. Mais que veulent-ils dire exactement ? Que ce n’est pas sérieux ? Que cela manque de rigueur ? Que les enfants n’apprennent rien ? Que les enseignants font de la garderie et de la démagogie ? Un peu tout cela à la fois, sans doute.

Est-ce que les enfants Montessori ou Freinet passent leur temps à jouer ?

Bien sûr que non. Il suffit d’entrer dans une classe Freinet pour voir des enfants concentrés sur ce qu’ils font, souvent en groupes, parfois seuls et sérieux à une table, parfois autour de l’enseignant.

Chez Montessori, il y a du matériel de toutes les couleurs, des perles, des cubes, des enfants par terre sur des tapis. Ils sont même souvent en chaussettes ! Ce qui donne l’illusion du jeu, c’est que le travail n’a pas toujours besoin de cahiers, de stylos, de doigts levés, et jamais besoin de notes. C’est aussi le fait que les enfants ont l’air captivés par ce qu’ils font et que l’enseignant n’est pas obligé de les rappeler au besoin de silence. On ne les contraint pas à rester immobiles. Mais ils sont toujours entrain d’apprendre, d’expérimenter, de s’entraîner, de s’entraider, de dialoguer, d’évaluer leur travail, de le programmer, de le commenter…

La vieille croyance du médicament amer

Il y a donc sous la critique du “trop ludique”, quelque chose d’irrationnel. L’apprentissage doit forcément être un peu ennuyeux et demander des efforts, sinon ce n’est pas un véritable apprentissage. Comme une pilule doit absolument être amère sinon ça ne peut pas être un médicament efficace. Or justement, la force de la pédagogie active, c’est de rendre les apprentissages si intéressants pour l’enfant qu’il ne se pose pas la question de savoir si c’est du travail ou du jeu. Il n’a pas non plus hâte d’abandonner le premier pour le second. Un peu comme un adulte passionné par son métier ne compte pas ses heures et continue à le faire quand il est en vacances.

Enfin, comme on ne donne pas de devoirs aux enfants le soir, en pédagogie active, et que donc, ils peuvent jouer, se défouler et se détendre, ils ne sont pas saturés pendant la journée.

L’erreur n’est pas une faute !

Un mauvais rapport à l’erreur

L’un des pires reproches que l’on peut faire à l’école traditionnelle, c’est de très mal gérer l’erreur :

– on interroge souvent l’enfant sur des sujets qu’on ne lui a pas appris (la dictée !),

– on le culpabilise quand il ne connaît pas la réponse (une erreur est appelée une faute),

– on le sanctionne pour ses erreurs (mauvaise note, comparaison avec ses camarades “qui connaissent la réponse, eux !”, ironie dans le pire des cas),

– on finit par l’inhiber tellement qu’il préfère se taire ou dire qu’il ne sait pas plutôt que de risquer de donner une réponse qui ne convient pas.

L’erreur est productive

Prenons l’exemple d’un labo de recherche. On y fait très souvent des erreurs. Puis on tire les conclusions de ces erreurs pour s’approcher progressivement du succès. Si le droit à l’erreur n’existait pas dans un labo, qui oserait émettre la moindre hypothèse ? On pourrait fermer tout de suite.

Dans les apprentissages, c’est la même chose. Ou cela devrait l’être ! Viendrait-il à l’idée de qui que ce soit de reprocher à un bébé de tomber sur son derrière un nombre incalculable de fois avant d’arriver à se tenir debout et à marcher ? Zéro, le bébé !

Justement, c’est en tombant qu’on apprend à ne plus tomber… et qu’on s’en souvient car on a mal aux fesses. Inutile d’en rajouter. D’essai en essai, on cherche à mieux poser les pieds, à établir son équilibre. Et comme nous découvrons tout cela par notre propre expérience, l’apprentissage est volontaire, consenti, opiniâtre. A quoi servirait qu’on nous ordonne : “Marche !” ? Et cela nous encouragerait-il qu’on nous dise : “Comment ? Tu n’y arrives toujours pas ?”

Tout le monde à droit à l’erreur

Dans une classe ou dans toute situation d’apprentissage, le droit à l’erreur est donc très important. Et il est valable pour tous, enseignant compris. Comme d’habitude, c’est à l’enseignant de montrer l’exemple. En reconnaissant sans honte qu’il s’est trompé ou qu’il ne connaît pas la réponse, l’enseignant transmet plusieurs messages : 1) Je ne sais pas tout, c’est normal. Personne n’est infaillible et on a le droit de se tromper. 2) Le fait de le reconnaître m’honore plutôt que cela ne me dessert. 3) Je vais faire tout ce que je peux pour trouver la réponse là où elle est disponible. Ainsi, j’aurai appris quelque chose de nouveau. C’est ainsi qu’on apprend.

L’auto-correction et l’auto-évaluation

Chez Montessori, le matériel comprend très souvent ce qu’on appelle “le contrôle de l’erreur” : un système qui permet à l’enfant de découvrir tout seul s’il s’est trompé, sans que la sanction vienne de l’éducateur. La Tour rose tombe si l’on ne centre pas correctement tous les cubes ; il reste des perles en trop ou il en manque si l’on ne calcule pas correctement le serpent positif, etc.

Chez Freinet, pour le calcul ou la grammaire, par exemple, les enfants travaillent sur des fichiers auto-correctifs. C’est-à-dire qu’ils peuvent à tout moment vérifier la solution, sans avoir recours au maître, sauf s’ils ne comprennent pas POURQUOI c’est juste ou faux. Le travail de groupe permet aussi une correction par les pairs, plus facile à accepter que celle qui vient de l’adulte censeur.

Grâce à de tels procédés, l’enfant apprend vite à s’auto-évaluer. Il sait très bien où il en est et ce qu’il doit faire pour progresser. Il ne demande de l’aide à l’adulte que lorsqu’il en a vraiment besoin, et il le fait sans crainte de se déconsidérer à ses yeux. Au contraire. Enfin sa confiance en lui n’est pas sapée quotidiennement. Il sait qu’il peut s’améliorer et cela lui donne envie de faire des efforts.