Montessori, Freinet… et après !?

L’angoisse du futur

J’assistais hier à une présentation-débat sur la pédagogie active, en assez petit comité. Un court film présentait des classes Freinet et Montessori en activité. Emerveillement dans la salle. Et puis, les premières exclamations passées (« Que les enfants sont concentrés ! » « Quelle ambiance détendue ! » « Quelle différence avec l’école de ma fille ! »…), les questions angoissées commencent : « Oui mais… c’est très joli, pas de compétition… mais dans la vie, APRÈS, il y en a de la compétition… Seront-ils ARMÉS ? » « Et comment ça se passe, APRÈS, quand ils entrent au collège ?”

Photo Vanessa Toinet (Ecole Montessori Morvan)

Une légère incohérence

Je voudrais relever quelque chose de paradoxal. Si vraiment le monde scolaire et professionnel était cet univers impitoyable où il faudrait être ARMÉ pour survivre, serait-il donc plus astucieux d’y plonger tout de go les enfants dès l’âge de 2 ans que de les laisser d’abord acquérir autonomie, confiance en soi, sérénité dans le dialogue, capacité d’argumentation et d’écoute… ? Personnellement, je n’ai pas le sentiment que le monde où nous vivons, malgré tous ses défauts, soit si angoissant. Mais c’est peut-être parce que j’ai fait toute ma scolarité du primaire… dans une école Freinet !

Malheureusement, les collèges Freinet ou Montessori sont encore une rareté en France. Il y a donc un moment où les enfants Montessori ou Freinet intègrent le système traditionnel. Il serait malhonnête de dire qu’il n’y a pas de choc : tout d’un coup l’obligation de rester assis pendant des heures, d’interrompre ce que l’on fait toutes les 55 minutes pour passer à autre chose. Tout d’un coup, des notes, des punitions, des récompenses. Tout d’un coup une myriade de professeurs différents que l’on a à peine l’occasion de connaître. Tout d’un coup une seule tranche d’âge dans la classe. Et surtout, l’impression d’être passif.

Mais très vite l’incroyable faculté d’adaptation, l’avance souvent importante prise dans tous les domaines, la grande autonomie et le fait de savoir organiser son travail font que ces enfants s’en sortent très bien, le plus souvent même très très bien ! Donc, pas d’angoisse !

Montessori : des albums et des guides

Un post sur Facebook m’a fait prendre conscience de la nécessité de faire le point sur deux types d’ouvrages existant sur la pédagogie Montessori : les albums et les guides, très souvent confondus par les néophytes.

photo Vanessa Toinet, école Montessori Morvan

Les albums montessoriens : des aide-mémoire

Les albums sont le pense-bête personnel de l’éducateur montessorien qui a investi énormément de temps en formation et qui sait ce qui se passe entre deux actions sans que ce soit forcément écrit. Ils sont en général rédigés au cours de la formation, de manière succincte avec une économie de mots, comme lorsque l’on prend des notes. Ils ne sont donc pas suffisants pour un montessorien débutant, qui prendra les informations au pied de la lettre sans comprendre le cadre général dans lequel elles deviennent pertinentes.

Les albums indiquent des séries d’actions enchaînées. Ils n’expliquent pas ces actions et encore moins leur rôle.

Les guides : des outils pédagogiques

Les guides ne sont pas des résumés ou des aide-mémoire. Ils expliquent pas à pas non seulement les démarches, mais aussi leur raison d’être, leur esprit, la logique de leur enchaînement, et l’impact de l’utilisation du matériel sur le développement de l’enfant. Ils permettent au lecteur qui n’a pas pu assister à une formation de comprendre néanmoins la pédagogie qu’il applique. Ils ne remplacent pas la formation. Mais ils permettent de s’imprégner de points essentiels comme par exemple l’attitude particulière de l’éducateur montessorien (à la fois présent et en retrait) ou la question fondamentale de l’environnement préparé. La collection Montessori Pas à Pas se classe dans cette deuxième catégorie. C’est un outil pédagogique.

Montessori et l’innovation

Etonnant !

Que nous dit cette photo ? D’abord le bonheur de cette enfant dont l’œil rit de la bonne blague qu’elle vient de faire, bien sûr. Mais s’agit-il seulement d’une bonne blague ? Il y a dans ce regard joyeux et droit toute l’intelligence et la tranquille audace enfantine qui doivent être préservées et encouragées à tout prix. On oublie trop souvent que la pédagogie Montessori, ce n’est pas simplement la première partie bien alignée. Toute la richesse est dans le mélange de rigueur et de liberté que permet cette pédagogie. L’innovation est possible et s’appuie toujours sur la maîtrise d’une technique, un savoir ou un savoir-faire : l’outil solide dont on se sert pour aller plus loin.

La rigueur

L’éducatrice a montré à cette enfant la Tour Rose déjà montée dans un coin de la classe. Puis elle lui a montré comment la déconstruire pour la transporter, cube par cube, jusqu’à son petit tapis. Elle lui a ensuite montré comment reconstruire la Tour, en partant du plus gros cube, en cherchant le suivant, puis le suivant, etc. jusqu’au dernier, tout petit. L’enfant a peut-être monté la Tour plusieurs fois… ou pas. Peu importe. Ce qui est évident, quand on regarde ses cinq premiers cubes, c’est qu’elle a parfaitement assimilé la qualité des dimensions.

Le basculement

Tout d’un coup, un basculement s’est produit, au sens propre comme au figuré. A la manière des chercheurs scientifiques, cette petite fille a voulu faire des expériences (“Qu’est-ce qui se passerait si au lieu du petit cube j’en mettais un plus gros ?”). Et là, la porte s’est ouverte toute grande ! Imaginez tous les possibles selon la personnalité de chaque enfant ! Mine de rien, cette Tour Rose en forme de sablier est une prouesse :

–  à la fois dans son intention (on voit bien que l’enfant n’a pas commencé par les plus gros cubes : elle se les réservait pour la suite),

– dans sa conception (elle est équilibrée dans ses proportions)

– et dans la maîtrise gestuelle qu’a demandé sa construction (ce n’était pas évident de trouver les points d’équilibre et d’avoir la main assez sûre pour ne pas tout faire tomber).

Il est important aussi de constater que, même dans “l’aventure”, il y a de la rigueur : les cubes du haut, à l’exception du tout petit, sont dans l’ordre croissant, comme si la symétrie était parfaitement intentionnelle.

Et le petit cube, tout là-haut, n’est pas là par hasard non plus. Si on le mettait comme axe de la symétrie, le risque d’effondrement serait trop grand. Or, il n’a réellement sa place nulle part ailleurs dans le schéma rigoureux. Sa seule place possible est donc bien celle qui lui a été attribuée, plutôt du côté de l’humour et de la création artistique : au sommet, comme un point d’orgue ou une cerise sur le gâteau.

Savoir observer

Face à cette “bizarrerie” montessorienne, l’adulte peut être déstabilisé. Mais n’oublions pas que le matériel est là pour servir les besoins de l’enfant. Le but n’est pas la reproduction à l’identique, en soi, mais la compréhension d’un principe. Et l’enfant n’agit pas pour recueillir des félicitations mais parce qu’il en a envie.

Apprendre à observer en toute liberté d’esprit et savoir rester en retrait face à ce type de “surprises” est la grande préparation de l’enseignant Montessori. Une intervention extérieure trop rapide d’un adulte n’aurait pas permis à cette petite fille d’expérimenter ce à quoi elle avait pensé. La position de retrait de l’enseignant Montessori autorise l’enfant à “voir ce que ça fait” et lui laisse le champ de ses propres expériences.

Le retrait complet, l’incitation à expérimenter et l’incitation à reproduire

Tout est dans la nuance. L’intention est importante et la dose d’intervention aussi. On le voit bien à travers les différentes façons dont les adultes utilisent avec leurs enfants la Tour Rose et l’Escalier Marron, par exemple, sur ces blogs d’école à la maison. Pour nous, cela mérite un débat. Et pour vous ?

Chez Family and co

Chez Kaldeirael

Chez 3 dans le petit nid

Chez Devenir grand

Dans Le petit monde de Lisa

Chez Petit petit Montessori

 

 

 

 

Expliquer la pédagogie Freinet : pas toujours réussi

On trouve rarement un reportage un peu complet ou surtout assez clair sur l’école Freinet.

Cette petite vidéo de Capcanal nous semble s’en sortir plutôt bien. Qu’en pensez-vous ?

Deux petits bémols. C’est bizarre, normalement on ne parle jamais ni de notes ni de classement des enfants, en pédagogie Freinet, même attribués et établis par les enfants eux-mêmes. En même temps, cela souligne la liberté d’interprétation de la part des enseignants qui appliquent la méthode Freinet.

Autre chose… nous aimons bien Philippe Mérieu à l’Ecole Vivante car il défend depuis des années des idées très fortes et importantes à propos de l’école. Mais pourquoi aller toujours le chercher, lui, dès qu’il s’agit de parler de pédagogie ? A force, le public doit franchement se lasser de le retrouver toujours comme MONSIEUR pédagogie. Il y en a d’autres !

Le film s’en sort pourtant très bien pour montrer que

– Freinet ne signifie pas désordre,

– l’enseignant fixe un cadre rigoureux compris et accepté par tous dans lequel les enfants agissent en grande liberté et en toute autonomie

– les enfants apprennent les compétences habituelles mais aussi à vivre ensemble, à dialoguer, à prendre des responsabilités, à être un citoyen qui a des idées, les défend, vote, etc.

– il y a beaucoup de créativité dans la pédagogie Freinet

– l’école n’est pas séparée de la vie de tous les jours et les parents y sont les bienvenus.

On voit aussi, grâce au film, des enfants qui se parlent sans crier, en s’écoutant mutuellement, qui bougent naturellement dans la classe et dans l’école, qui s’expriment avec clarté, qui travaillent calmement et avec attention, seuls ou à plusieurs.

C’est rafraîchissant, non ?

Voir aussi le livre de l’Ecole Vivante sr le sujet, ici : La danseuse sur un fil, une vie d’école Freinet

L’erreur n’est pas une faute !

Un mauvais rapport à l’erreur

L’un des pires reproches que l’on peut faire à l’école traditionnelle, c’est de très mal gérer l’erreur :

– on interroge souvent l’enfant sur des sujets qu’on ne lui a pas appris (la dictée !),

– on le culpabilise quand il ne connaît pas la réponse (une erreur est appelée une faute),

– on le sanctionne pour ses erreurs (mauvaise note, comparaison avec ses camarades “qui connaissent la réponse, eux !”, ironie dans le pire des cas),

– on finit par l’inhiber tellement qu’il préfère se taire ou dire qu’il ne sait pas plutôt que de risquer de donner une réponse qui ne convient pas.

L’erreur est productive

Prenons l’exemple d’un labo de recherche. On y fait très souvent des erreurs. Puis on tire les conclusions de ces erreurs pour s’approcher progressivement du succès. Si le droit à l’erreur n’existait pas dans un labo, qui oserait émettre la moindre hypothèse ? On pourrait fermer tout de suite.

Dans les apprentissages, c’est la même chose. Ou cela devrait l’être ! Viendrait-il à l’idée de qui que ce soit de reprocher à un bébé de tomber sur son derrière un nombre incalculable de fois avant d’arriver à se tenir debout et à marcher ? Zéro, le bébé !

Justement, c’est en tombant qu’on apprend à ne plus tomber… et qu’on s’en souvient car on a mal aux fesses. Inutile d’en rajouter. D’essai en essai, on cherche à mieux poser les pieds, à établir son équilibre. Et comme nous découvrons tout cela par notre propre expérience, l’apprentissage est volontaire, consenti, opiniâtre. A quoi servirait qu’on nous ordonne : “Marche !” ? Et cela nous encouragerait-il qu’on nous dise : “Comment ? Tu n’y arrives toujours pas ?”

Tout le monde à droit à l’erreur

Dans une classe ou dans toute situation d’apprentissage, le droit à l’erreur est donc très important. Et il est valable pour tous, enseignant compris. Comme d’habitude, c’est à l’enseignant de montrer l’exemple. En reconnaissant sans honte qu’il s’est trompé ou qu’il ne connaît pas la réponse, l’enseignant transmet plusieurs messages : 1) Je ne sais pas tout, c’est normal. Personne n’est infaillible et on a le droit de se tromper. 2) Le fait de le reconnaître m’honore plutôt que cela ne me dessert. 3) Je vais faire tout ce que je peux pour trouver la réponse là où elle est disponible. Ainsi, j’aurai appris quelque chose de nouveau. C’est ainsi qu’on apprend.

L’auto-correction et l’auto-évaluation

Chez Montessori, le matériel comprend très souvent ce qu’on appelle “le contrôle de l’erreur” : un système qui permet à l’enfant de découvrir tout seul s’il s’est trompé, sans que la sanction vienne de l’éducateur. La Tour rose tombe si l’on ne centre pas correctement tous les cubes ; il reste des perles en trop ou il en manque si l’on ne calcule pas correctement le serpent positif, etc.

Chez Freinet, pour le calcul ou la grammaire, par exemple, les enfants travaillent sur des fichiers auto-correctifs. C’est-à-dire qu’ils peuvent à tout moment vérifier la solution, sans avoir recours au maître, sauf s’ils ne comprennent pas POURQUOI c’est juste ou faux. Le travail de groupe permet aussi une correction par les pairs, plus facile à accepter que celle qui vient de l’adulte censeur.

Grâce à de tels procédés, l’enfant apprend vite à s’auto-évaluer. Il sait très bien où il en est et ce qu’il doit faire pour progresser. Il ne demande de l’aide à l’adulte que lorsqu’il en a vraiment besoin, et il le fait sans crainte de se déconsidérer à ses yeux. Au contraire. Enfin sa confiance en lui n’est pas sapée quotidiennement. Il sait qu’il peut s’améliorer et cela lui donne envie de faire des efforts.

La morale, encore un serpent de mer républicain

Excellent article dans le Monde de l’éducation du 4 septembre (ci-dessous). Pour mémoire, aussi bien chez Montessori que chez Freinet, la morale ne s’apprend pas, elle se vit. Elle ne s’enseigne pas, elle se montre par l’exemple.

Deux liens intéressants, avant l’article du Monde : La morale en version Freinet sur le site d’une enseignante ; Un site de ressources sur l’éducation à la non-violence.

Le ministre de l’éducation nationale, Vincent Peillon, a annoncé lors de sa conférence de rentrée, mercredi 29 août, qu’il souhaitait développer l’enseignement de la morale laïque « du plus jeune âge au lycée ». A la suite d’un appel à témoignages lancé sur lemonde.fr, des enseignants nous ont fait part de leur expérience en classe. Pour nombre d’entre eux, l’enseignement de la morale fait déjà partie du quotidien.

  • « Une conduite irréprochable » plus importante qu’un cours, par Nicole L. C.

Ancienne directrice en élémentaire, je pense que la morale se pratique tout au long de la journée, un cours ne remplace pas le vécu dans la classe, dans la cour… C’est en priorité une conduite irréprochable que doivent avoir les enseignants : être a l’heure, dire bonjour aux élèves, être présent dans les activités parascolaires, respecter chaque élève…

D’autre part, l’enseignement de la morale laïque a une connotation trop politique. Les parents ont aussi le choix des valeurs à enseigner à leurs enfants. Il faut aussi garder du temps pour les matières fondamentales, savoir bien lire permet de choisir des textes permettant à chacun de s’identifier et de se former.

  • « Le professeur est déjà un vecteur d’éducation morale » par Jean-Jacques B., 60 ans, professeur de lettres en lycée en Bretagne.

En tant que professeur de lettres, il me semble difficile de ne pas aborder les problèmes de morale en cours au travers des œuvres étudiées. Par ailleurs, régulièrement, la vie de classe amène l’enseignant que je suis à rappeler aux élèves les droits de l’homme, les valeurs de la République, les principes fondamentaux de l’humanisme au quotidien. Donc le professeur, à mon sens, est déjà – c’est une lapalissade – un vecteur d’éducation… morale entre autres.

Tout cela pour souligner la tendance, en France, qu’ont les instances dirigeantes à enfoncer les portes ouvertes et à préconiser officiellement des mesures qui existent déjà dans la pratique. Plutôt que d’observer ce qui se fait et de l’encourager sur le terrain, on annonce d’en haut de grandes décisions comme s’il s’agissait d’un grand tournant de la politique éducative dans ce pays. C’est ridicule !

  • Des « débats philo » pour éveiller des « consciences citoyennes », par Anne B., professeure de français.

Je suis enseignante de français dans le secondaire et, plus que des cours de morale, nous animons avec les élèves de 3e des « débats philo », dont la forme est très simple : un élève apporte une citation, une image d’actualité, un support quelconque qui, pour lui, donne lieu à discussion. En général, l’élève est en accord avec le propos qu’il rapporte en classe mais il arrive qu’il apporte une phrase qu’il désapprouve. Il expose son point de vue en l’argumentant.

Dans un second temps, les élèves prennent la parole pour exposer leur point de vue puis l’enseignant lance alors le débat sous la forme d’une question posée à la classe qui élargit le sujet à une question philosophique. Je termine la séance par la lecture d’une des « philofables » de Michel Piquemal qui illustre par un récit le thème abordé par l’élève. Ainsi, les sujets qui préoccupent ces jeunes de 3e – de la violence à la justice en passant par l’apparence, l’héroïsme ou la différence – sont abordés.

Est-ce de la morale ? Nous travaillons plutôt l’éveil des consciences citoyennes et l’écoute des opinions diverses, la nécessité d’argumenter pour donner une opinion qui soit le fruit d’une réflexion et non d’une simple émotion.

  • « Il n’est de morale qu’en action », par Alain C.

Il n’est de morale qu’en action. On peut connaître par cœur beaucoup de « règles » et être un parfait aigrefin. Les « leçons de morale » de la IIIe République soigneusement calligraphiées n’ont jamais fait disparaître voleurs ou escrocs.

Je pense avoir beaucoup fait pour la « moralité » (je préfèrerais cependant le terme « éthique ») de mes élèves, et je me suis toujours refusé à faire des cours de morale. C’est en étant moi-même très rigoureux dans le respect dû aux élèves et en instaurant un travail collectif fait de franchise et de solidarité que je les ai amenés à développer leur attention aux autres – ce qui est l’essentiel de la « morale ».

  • « La morale est assénée, la philosophie élève », par Manu L., professeur des écoles.

Le mot « morale » me gêne. Est-ce l’expression « faire la morale » qui me guide à le dénigrer ? J’enseigne depuis sept ans exclusivement en ZEP [REP, réseau d’éducation prioritaire, maintenant] et j’ai toujours favorisé, lors d’un enseignement spécifique, une réflexion sur les valeurs qui fondent de près ou de loin le « vivre ensemble ».

Mais c’est plus la philosophie, même avec des enfants de CP que j’utilise pour y parvenir. Partir de situations anodines qui mettent en jeu des valeurs (je dirais plutôt des concepts philosophiques), permet de se décentrer de son propre point de vue, de comprendre que la discussion même peut faire avancer la pensée.

La morale laïque semble pompeuse et poussiéreuse. Alors que confronter sa pensée au concept philosophique de liberté amène celui de l’égalité. C’est ce qui amène à la compréhension active des règles de vie, c’est ce qui amène à considérer la loi comme un garde-fou pour le bien de tous. La morale semble assénée, imposée à l’esprit humain. La philosophie l’élève en douceur, prépare les jeunes esprits à devenir des êtres qui pensent et qui cherchent à comprendre le monde qui les entoure. Je me refuserai donc à imposer une pensée.

  • Des cours de morale aux parents ?, par M-C B.

Je trouve que la morale « laïque » est une bonne idée, reste qu’elle se pratique déjà plus ou moins au sein des cours d’éducation civique. Il me semble urgent de redonner aux élèves des cours de savoir-vivre et de savoir-être, fondés sur le respect et les règles à suivre dans la société.

Le problème, c’est que l’école doit de plus en plus pallier les insuffisances voire incompétences des parents, se substituer aux familles sans que l’autorité parentale soit ancrée comme base incontournable dans l’éducation des enfants. Je dispense des cours de morale à chaque fois qu’une déviance intervient dans mes classes, mais les élèves ne parviennent pas à faire le lien avec ce qui est pratiqué au sein de l’encadrement éducatif et celui qu’ils rencontrent chez eux. Alors oui, ces cours de morale sont intéressants mais ne devraient-ils pas déjà être dispensés auprès des parents au préalable ?

  • « Des notions insuffisamment intégrées par les élèves », par Charlotte G., 25 ans, Paris.

Je suis professeur d’histoire, de géographie, d’éducation civique et d’histoire des arts. Je suis républicaine, plutôt attachée à la tradition, et je n’envisage pas d’enseigner l’Histoire de France ou de donner des cours d’éducation civique (qui portent sur les institutions de la République) sans faire appel aux valeurs de la République que mentionnent par ailleurs les programmes officiels : liberté, égalité, fraternité (souvent remplacée par solidarité).

Le principe d’une morale laïque est assez aisé à comprendre quand on se replace dans le contexte historique, c’est une morale qui doit être accessible à tous et entièrement désolidarisée de la question religieuse. C’est une morale qui s’inscrit dans l’héritage des idées progressistes du XVIIIe siècle. Malheureusement, j’ai bien peur que ces notions ne soient pas toujours suffisamment intégrées par les élèves, à moins qu’ils les perdent en devenant adultes et en entrant dans une société de l’individuel, de l’égoïsme, de l’anti-social.

  • « Plus que jamais, on a besoin de morale en classe », par François L., professeur en lycée agricole.

J’ai enseigné les sciences en lycée agricole pendant cinq ans. Il m’est arrivé de ne pas pouvoir avancer dans mon programme parce que des élèves perturbateurs gênaient le cours. Alors, je prenais le temps de « perdre du temps », ce temps nécessaire pour faire réfléchir toute la classe sur des sujets tels que les valeurs d’entraide, de solidarité, d’altruisme, d’humanisme et, surtout, je leur apprenais le sens de ce mot : l’empathie.

En acceptant de « perdre du temps » sur mon programme, j’ai pu créer dans mes classes des débats sur la morale. Les perturbateurs, jusque-là meneurs de mauvais coups, se voyaient subitement perdre leur leadership. Des élèves plus timides s’enhardissaient à décrire combien, pour eux, l’entraide et la solidarité étaient importants. J’avais réussi : les fauteurs de troubles étaient calmés pour le reste de l’année, et ils avaient eu un cours de morale et de civisme donné par les autres élèves. Oui, plus que jamais, on a besoin de morale en classe.

Les notes en classe : on “expériemente” encore !

C’est reparti ! Avec la rentrée, on sort les enfants de la plage et les serpents de la mer. FR3 pose la question cruciale : “Faut-il supprimer les notes ?”, Metro fait un nième sondage, et le ministre de l’Education parle de faire “évoluer” le système de notation scolaire.

Bref… on va encore attendre.

Pourtant : les notes accentuent le stress des enfants en difficulté ; elles sont propices à diverses injustices ; elles constituent une sanction (positive ou négative) venue d’en haut, pas de l’enfant lui-même, ce qui l’empêche de s’autoévaluer ; elles manquent de nuances, même si l’on ajoute des “,5” ou des “+” ou “++” ; elles habituent l’enfant à la compétition, pas à l’émulation. On s’arrêtera là pour ne pas lasser.

Les gens qui les soutiennent affirment :

– qu’elles facilitent le classement des élèves… mais à quoi sert le classement ?

– qu’elles permettent aux parents de savoir où en est leur enfant… mais ne serait-il pas plus intéressant de leur envoyer périodiquement des travaux faits à l’école par l’enfant ou de discuter avec eux, ou encore de les inviter à voir ce qui se passe en classe ?

Imaginez la vie courante avec des notes 🙁 Et imaginez l’école sans les notes ! 🙂

Comment amener les enfants à créer librement

Une expérience très intéressante relatée dans la revue Art enfantin (juin 1974)*. Comme elle paraît de nature à aider les éducateurs, nous la résumons ici.

Une institutrice** arrive dans une classe où le matériel de dessin mis à disposition est pauvre et où les enfants (7-10 ans), déjà marqués par le conformisme, font des dessins de ce type, souvent même décalqués :


Elle regarde ces dessins et les accueille de façon neutre, sans s’extasier ni condamner. Elle ne les affiche pas dans la salle. Cependant, elle ne cherche pas à brusquer les enfants. Elle se contente de décorer les murs de quelques créations de ses classes précédentes, sans introduire aucune production d’adultes et toujours sans faire de commentaire particulier. Au bout d’un mois, c’est le déclic. Le clown 1 affiché au mur provoque la création 2, que l’enseignante affiche en le valorisant du terme de “nouveau”. S’il s’agit encore un peu d’une création “sous influence”, il y a quand même une réinterprétation et un style original.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au fil des mois, les enfants s’essaient à des créations de plus en plus personnelles. Quand ils dessinent, l’institutrice ne leur donne aucune consigne particulière mais leur propose du matériel varié : craies grasses, peintures, gros feutres, terre, etc.

A la fin de la deuxième année, le pari de la création libre est gagné !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*Revue publiée jusqu’en 1981 par l’ICEM (Institut coopératif de l’école moderne / mouvement Freinet)

** Jeannette Le Bohec, avec les enfants du CE2 de Montgermont (Ile-et-Vilaine).