S’engager dans la pédagogie Freinet : extraits de l’introduction

Un paradoxe

La pédagogie Freinet a fait ses preuves, souvent de façon éclatante, dans nombre d’expériences scolaires officielles ou non, publiques ou privées. Elle offre des réponses avérées aux problèmes de désintérêt des enfants pour l’école, d’absentéisme, de violence, ou plus généralement d’échec scolaire. Elle est à la base de l’enseignement public en Finlande, présenté comme l’un des meilleurs du monde occidental et grand “gagnant” des enquêtes PISA (Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves), l’évaluation internationale – d’ailleurs contestable – mise sur pied par l’OCDE, qui vise à tester les compétences des élèves de 15 ans.

Pourtant, elle est peu pratiquée en France, où elle est née, et même lorsqu’elle est connue, elle est souvent méconnue : les gens en parlent comme si elle était synonyme de laisser faire et de désordre.

Pourquoi, dans notre pays, si peu d’enseignants, débutants ou non, se tournent-ils vers la pédagogie Freinet ? Il ne s’agit pas d’un refus de la pédagogie “moderne” ou active. Loin de là. La pédagogie Montessori, par exemple, connaît au contraire un engouement croissant. Il ne peut s’agir non plus, seulement, de l’opposition évidente de l’Education nationale pour tout ce qui sort un tant soit peu du modèle classique.

Aider les enseignants à démarrer

Nous sommes parties de l’hypothèse que cette situation vient du fait que les jeunes enseignants ne savent pas par où commencer avec la pédagogie Freinet. Pas plus, d’ailleurs, que les enseignants lassés du modèle traditionnel et qui voudraient se reconvertir.

Pour la pédagogie Montessori, il y a le matériel, support attractif et commode, qui séduit les enfants et qu’accompagnent des démarches en apparence simples. Cela encourage les débutants. Sans les empêcher de continuer à chercher et à améliorer leurs pratiques une fois qu’ils sont “en chemin”.

Il n’existe pas de telle passerelle pour la pédagogie Freinet. Freinet lui-même craignait au plus haut point que l’on n’utilise que les “outils” Freinet sans en appliquer l’esprit. Au début d’un fascicule (de… 12 pages à peine !) intitulé “Comment démarrer ? Guide pratique pour le débutant”, il écrivait :

C’est contraints et forcés que nous offrons ce memento à nos camarades désireux de s’initier aux techniques Freinet.

Nous ne voudrions pas que la publication de ces notes puisse laisser croire que nous vous engageons ainsi dans une opération facile, et qu’en suivant nos conseils vous réaliserez la classe moderne de vos rêves.

Vous aborderez au contraire une des tâches les plus délicates : reconsidérer vos techniques de travail, celles qui vous sont presque naturelles parce que vous les avez subies pendant tant d’années, et qu’on vous a enseignées par surcroît à l’EN, celles qu’on pratique communément autour de vous, et dont vous ne vous dégagerez qu’à grand peine. (…) Ce memento n’est d’ailleurs pas un guide-âne. (…) Il ne peut y avoir de truc standard valable pour toutes les classes, mais l’essentiel à mon avis est de bien se pénétrer de l’esprit, de l’optique dans lesquels il faut travailler, et, nanti de toutes les idées glanées ça et là, de les adapter à sa personnalité et à la physionomie de sa classe.

Il en est ainsi. Le métier d’instituteur n’est jamais passif. Quiconque n’use que de trucs et de mécaniques qu’il répète au cours des ans ne saurait être un éducateur digne de ce nom. Et nous avons l’ambition de former des hommes conscients, aimant leur métier, capables de vivre avec leurs enfants sans routine ni œillères.”

Des pistes et non des recettes

Après une telle volée de bois vert, nous n’allons bien sûr pas faire ce que Freinet lui-même refusait. Mais dans la jungle touffue semée d’embuches que représente le chemin d’un enseignant débutant dans le contexte actuel, notre livre est là pour débroussailler le terrain et lui permettre de simplement faire les premiers pas. Aujourd’hui, il n’y a plus l’EN (Ecole Normale) dont parle Freinet. Il n’y a même plus de véritable formation pédagogique. Nous ne voudrions pas que les nouveaux enseignants laissent de côté la formidable pédagogie Freinet, simplement parce qu’ils sont déroutés, voire dégoûtés, et ne savent pas comment commencer. Ensuite, ils pourront se plonger dans la communauté de l’ICEM (Institut Coopératif de l’Ecole Moderne) pour se documenter plus avant, se former à des techniques particulières et échanger sur leurs pratiques : la pédagogie Freinet s’est toujours appuyée sur le groupe.

Pour le moment, avec ce livre, nous voulons simplement leur donner confiance. Nous voulons tenter de leur fournir les fondations sur lesquelles ils pourront construire progressivement leur propre démarche pédagogique, en toute liberté et en observant, au fil du temps, ce qui se passe dans leur classe. Ils pourront même remettre en cause ce que nous écrivons dans les pages qui suivent ! Peu importe : ils auront démarré.

Notre livre est là aussi pour souligner à quel point ils seront récompensés dans leurs efforts : la pédagogie Freinet est réellement gratifiante et efficace, pour les enseignants comme pour les élèves. Et, pour reprendre les propos de Freinet déjà cités, elle permet aux enseignants de devenir “ des hommes (et des femmes ! un peu macho, Freinet ? Non, simplement de son temps, bien que très moderne !) [des hommes et des femmes, donc], conscients, aimant leur métier, capables de vivre avec leurs enfants sans routine ni œillères”.

Pour vous procurer le livre : http://ecole-vivante.com/pedagogie-freinet.html