La morale, encore un serpent de mer républicain

Excellent article dans le Monde de l’éducation du 4 septembre (ci-dessous). Pour mémoire, aussi bien chez Montessori que chez Freinet, la morale ne s’apprend pas, elle se vit. Elle ne s’enseigne pas, elle se montre par l’exemple.

Deux liens intéressants, avant l’article du Monde : La morale en version Freinet sur le site d’une enseignante ; Un site de ressources sur l’éducation à la non-violence.

Le ministre de l’éducation nationale, Vincent Peillon, a annoncé lors de sa conférence de rentrée, mercredi 29 août, qu’il souhaitait développer l’enseignement de la morale laïque « du plus jeune âge au lycée ». A la suite d’un appel à témoignages lancé sur lemonde.fr, des enseignants nous ont fait part de leur expérience en classe. Pour nombre d’entre eux, l’enseignement de la morale fait déjà partie du quotidien.

  • « Une conduite irréprochable » plus importante qu’un cours, par Nicole L. C.

Ancienne directrice en élémentaire, je pense que la morale se pratique tout au long de la journée, un cours ne remplace pas le vécu dans la classe, dans la cour… C’est en priorité une conduite irréprochable que doivent avoir les enseignants : être a l’heure, dire bonjour aux élèves, être présent dans les activités parascolaires, respecter chaque élève…

D’autre part, l’enseignement de la morale laïque a une connotation trop politique. Les parents ont aussi le choix des valeurs à enseigner à leurs enfants. Il faut aussi garder du temps pour les matières fondamentales, savoir bien lire permet de choisir des textes permettant à chacun de s’identifier et de se former.

  • « Le professeur est déjà un vecteur d’éducation morale » par Jean-Jacques B., 60 ans, professeur de lettres en lycée en Bretagne.

En tant que professeur de lettres, il me semble difficile de ne pas aborder les problèmes de morale en cours au travers des œuvres étudiées. Par ailleurs, régulièrement, la vie de classe amène l’enseignant que je suis à rappeler aux élèves les droits de l’homme, les valeurs de la République, les principes fondamentaux de l’humanisme au quotidien. Donc le professeur, à mon sens, est déjà – c’est une lapalissade – un vecteur d’éducation… morale entre autres.

Tout cela pour souligner la tendance, en France, qu’ont les instances dirigeantes à enfoncer les portes ouvertes et à préconiser officiellement des mesures qui existent déjà dans la pratique. Plutôt que d’observer ce qui se fait et de l’encourager sur le terrain, on annonce d’en haut de grandes décisions comme s’il s’agissait d’un grand tournant de la politique éducative dans ce pays. C’est ridicule !

  • Des « débats philo » pour éveiller des « consciences citoyennes », par Anne B., professeure de français.

Je suis enseignante de français dans le secondaire et, plus que des cours de morale, nous animons avec les élèves de 3e des « débats philo », dont la forme est très simple : un élève apporte une citation, une image d’actualité, un support quelconque qui, pour lui, donne lieu à discussion. En général, l’élève est en accord avec le propos qu’il rapporte en classe mais il arrive qu’il apporte une phrase qu’il désapprouve. Il expose son point de vue en l’argumentant.

Dans un second temps, les élèves prennent la parole pour exposer leur point de vue puis l’enseignant lance alors le débat sous la forme d’une question posée à la classe qui élargit le sujet à une question philosophique. Je termine la séance par la lecture d’une des « philofables » de Michel Piquemal qui illustre par un récit le thème abordé par l’élève. Ainsi, les sujets qui préoccupent ces jeunes de 3e – de la violence à la justice en passant par l’apparence, l’héroïsme ou la différence – sont abordés.

Est-ce de la morale ? Nous travaillons plutôt l’éveil des consciences citoyennes et l’écoute des opinions diverses, la nécessité d’argumenter pour donner une opinion qui soit le fruit d’une réflexion et non d’une simple émotion.

  • « Il n’est de morale qu’en action », par Alain C.

Il n’est de morale qu’en action. On peut connaître par cœur beaucoup de « règles » et être un parfait aigrefin. Les « leçons de morale » de la IIIe République soigneusement calligraphiées n’ont jamais fait disparaître voleurs ou escrocs.

Je pense avoir beaucoup fait pour la « moralité » (je préfèrerais cependant le terme « éthique ») de mes élèves, et je me suis toujours refusé à faire des cours de morale. C’est en étant moi-même très rigoureux dans le respect dû aux élèves et en instaurant un travail collectif fait de franchise et de solidarité que je les ai amenés à développer leur attention aux autres – ce qui est l’essentiel de la « morale ».

  • « La morale est assénée, la philosophie élève », par Manu L., professeur des écoles.

Le mot « morale » me gêne. Est-ce l’expression « faire la morale » qui me guide à le dénigrer ? J’enseigne depuis sept ans exclusivement en ZEP [REP, réseau d’éducation prioritaire, maintenant] et j’ai toujours favorisé, lors d’un enseignement spécifique, une réflexion sur les valeurs qui fondent de près ou de loin le « vivre ensemble ».

Mais c’est plus la philosophie, même avec des enfants de CP que j’utilise pour y parvenir. Partir de situations anodines qui mettent en jeu des valeurs (je dirais plutôt des concepts philosophiques), permet de se décentrer de son propre point de vue, de comprendre que la discussion même peut faire avancer la pensée.

La morale laïque semble pompeuse et poussiéreuse. Alors que confronter sa pensée au concept philosophique de liberté amène celui de l’égalité. C’est ce qui amène à la compréhension active des règles de vie, c’est ce qui amène à considérer la loi comme un garde-fou pour le bien de tous. La morale semble assénée, imposée à l’esprit humain. La philosophie l’élève en douceur, prépare les jeunes esprits à devenir des êtres qui pensent et qui cherchent à comprendre le monde qui les entoure. Je me refuserai donc à imposer une pensée.

  • Des cours de morale aux parents ?, par M-C B.

Je trouve que la morale « laïque » est une bonne idée, reste qu’elle se pratique déjà plus ou moins au sein des cours d’éducation civique. Il me semble urgent de redonner aux élèves des cours de savoir-vivre et de savoir-être, fondés sur le respect et les règles à suivre dans la société.

Le problème, c’est que l’école doit de plus en plus pallier les insuffisances voire incompétences des parents, se substituer aux familles sans que l’autorité parentale soit ancrée comme base incontournable dans l’éducation des enfants. Je dispense des cours de morale à chaque fois qu’une déviance intervient dans mes classes, mais les élèves ne parviennent pas à faire le lien avec ce qui est pratiqué au sein de l’encadrement éducatif et celui qu’ils rencontrent chez eux. Alors oui, ces cours de morale sont intéressants mais ne devraient-ils pas déjà être dispensés auprès des parents au préalable ?

  • « Des notions insuffisamment intégrées par les élèves », par Charlotte G., 25 ans, Paris.

Je suis professeur d’histoire, de géographie, d’éducation civique et d’histoire des arts. Je suis républicaine, plutôt attachée à la tradition, et je n’envisage pas d’enseigner l’Histoire de France ou de donner des cours d’éducation civique (qui portent sur les institutions de la République) sans faire appel aux valeurs de la République que mentionnent par ailleurs les programmes officiels : liberté, égalité, fraternité (souvent remplacée par solidarité).

Le principe d’une morale laïque est assez aisé à comprendre quand on se replace dans le contexte historique, c’est une morale qui doit être accessible à tous et entièrement désolidarisée de la question religieuse. C’est une morale qui s’inscrit dans l’héritage des idées progressistes du XVIIIe siècle. Malheureusement, j’ai bien peur que ces notions ne soient pas toujours suffisamment intégrées par les élèves, à moins qu’ils les perdent en devenant adultes et en entrant dans une société de l’individuel, de l’égoïsme, de l’anti-social.

  • « Plus que jamais, on a besoin de morale en classe », par François L., professeur en lycée agricole.

J’ai enseigné les sciences en lycée agricole pendant cinq ans. Il m’est arrivé de ne pas pouvoir avancer dans mon programme parce que des élèves perturbateurs gênaient le cours. Alors, je prenais le temps de « perdre du temps », ce temps nécessaire pour faire réfléchir toute la classe sur des sujets tels que les valeurs d’entraide, de solidarité, d’altruisme, d’humanisme et, surtout, je leur apprenais le sens de ce mot : l’empathie.

En acceptant de « perdre du temps » sur mon programme, j’ai pu créer dans mes classes des débats sur la morale. Les perturbateurs, jusque-là meneurs de mauvais coups, se voyaient subitement perdre leur leadership. Des élèves plus timides s’enhardissaient à décrire combien, pour eux, l’entraide et la solidarité étaient importants. J’avais réussi : les fauteurs de troubles étaient calmés pour le reste de l’année, et ils avaient eu un cours de morale et de civisme donné par les autres élèves. Oui, plus que jamais, on a besoin de morale en classe.