La méthode naturelle d’apprentissage de la lecture

Ce texte émane de mes très heureux souvenirs d’enfant à l’école Freinet. Sylvia Dorance

Partir du texte des enfants

Nous étions tout un petit paquet, debout devant le tableau, certains se tenant par le cou ou la taille, d’autres sautillant d’un pied sur l’autre d’excitation, d’autres encore sur la pointe des pieds ou même, pour les plus petits, perchés sur des chaises, tendus vers le texte écrit en très gros et en lignes bien espacées, sur une grande affiche bleue. Nous avions tous le nez en l’air car l’Education nationale posait les tableaux trop haut. Madame avait pourtant essayé de palier l’inconvénient en punaisant le plus bas possible ce qui captait notre attention du jour.

Le texte affiché, c’était celui de l’un d’entre nous, écrit librement pour raconter un événement sans doute très fort puisqu’au vote du matin il avait fait l’unanimité. La grand-mère de Laurent avait plongé comme un joueur de rugby, tout tablier en avant, pour capturer un lapin sauvage qui s’attaquait à ses carottes. Martine avait reçu un fossile d’ammonite envoyé par son cousin (le fossile en question trônait sur une table dans un coin de la classe, promesse de toutes sortes de manipulations, recherches, dessins). Les pompiers étaient venus chez Hervé pour emporter son grand-père à l’hôpital : Hervé balançait entre la tristesse pour le grand-père et le bonheur pour le camion rouge. La fontaine du village coulait plus fort que d’habitude et Sylvie faisait des rêves de navigation échevelée. Les textes libres ! Une mine. L’élue du jour, c’était la grand-mère rugbywoman.

Collaborer pour apprendre

Luc et Louise avaient reconnu la première lettre de leurs prénoms respectifs ici. Et là, et là. Pierre avait remarqué qu’à cet endroit précis, c’était bien un L, mais qu’il n’était pas en majuscule comme pour Luc et Louise. Chacun avait alors cherché SA lettre. On avait aussi repéré toutes les majuscules. Celles qui marquaient des débuts de phrases car elles étaient précédées d’un point. Et les autres. La structure du texte se dévoilait progressivement. Au fur et à mesure, Madame entourait ce que le groupe de mini-détectives avait ainsi découvert de connu. Petit à petit, l’affiche se couvrait de cercles, de flèches reliant des lettres, des syllabes ou des mots « pareils ». Puis elle posait des questions sur les mots presque entièrement lus. A la fin, le groupe arrivait à lire tout le texte, dans l’ordre, et avec tout son sens.

Qui avait lu quoi ? On ne s’en occupait pas. Qui savait mieux lire que d’autres ? Personne ne s’en souciait. Qui n’avait pas ouvert la bouche mais seulement écarquillé les yeux et les oreilles pour préparer son propre plongeon dans la lecture, un jour prochain ? Nul n’y avait fait attention. Le groupe avait lu. Et tous savaient ce qui était écrit. Chacun comprenait très bien que les lettres représentaient les sons de nos paroles, qu’ensemble elles formaient des mots qui voulaient dire quelque chose, et que ce texte, si nous le laissions de côté jusqu’au lendemain ou même l’année prochaine, nous permettrait de retrouver exactement la même histoire car il était un moyen de la conserver et de la transmettre.

Le rôle de l’enseignant

Bien sûr, Madame avait repéré au passage les avancées ou les difficultés de tel ou tel enfant, ce qui lui permettrait, lors des travaux individuels, d’adapter à chacun ses conseils et ses pistes de travail. Elle gardait le cap de la progression de chaque enfant. Elle gardait la trace, sur ses tableaux de suivi, de chaque nouvelle acquisition individuelle. Mais c’est par la coopération et l’émulation que le groupe tout entier avançait dans l’apprentissage de la lecture, comme un petit train plein d’énergie, tiré par les plus à l’aise et remorquant ceux qui n’en étaient qu’aux premières découvertes. Nous aimions apprendre à lire. Il n’y avait aucun stress, aucune fierté particulière, aucune humiliation non plus, aucune compétition. Nous ne nous occupions que du seul but qui importe dans l’apprentissage de la lecture, comme dans celui de la parole ou de la marche : découvrir, comprendre, apprendre, maîtriser, et enfin jouir des immenses possibilités offertes par cette nouvelle compétence.

Améliorer la société

Cette coopération s’exerçait dans tous les domaines. Elle est l’un des points forts de la pédagogie Freinet mais est aussi encouragée dans d’autres pédagogies actives. Il ne s’agit pas d’une coopération imposée par des leçons de morale mais suggérée et vécue quotidiennement, agréablement, sans qu’il soit besoin de la théoriser. Elle s’applique dans le tutorat d’un enfant avec un plus jeune ou un moins talentueux dans un domaine précis, qui peut à son tour apporter son soutien dans un domaine où il excelle. Les enfants apprennent aussi très vite que la coopération permet de réaliser des tâches insurmontables seul ou de parvenir à un résultat bien plus riche et abouti que lorsqu’on réfléchit isolé. Ils vont naturellement demander de l’aide lorsqu’ils en ont besoin, gagnent du temps, comprennent plus vite. Ils deviennent plus conscients des autres, plus empathiques, plus simplement généreux et partageurs.

Vous imaginez la société qui résulterait d’une telle éducation si elle concernait non pas de petits groupes mais tous les enfants, génération après génération ? Sans faire d’angélisme, le simple bon sens permet de comprendre que, par exemple, la vie des entreprises en serait transformée. Le partage des biens et des services aurait forcément une tout autre allure. L’open source serait une évidence. La juste répartition des responsabilités et l’équilibre des rémunérations aussi.

Voir aussi  :

https://ecole-vivante.com/pedagogie-freinet.html

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